Premiere - Fjord : Cristian Mungiu captive le club Allociné lors d’une avant-première exclusive à Paris

Par Mulder, Paris, Forum des Images, 02 juillet 2026

Quelques semaines seulement après avoir raflé une pléthore de récompenses au Festival de Cannes 2026, couronnées par la Palme d’Or, « Fjord » a poursuivi sa route en France avec une projection privée organisée par le Club Allociné au Forum des Images le 2 juillet. À l’issue de la projection, le réalisateur roumain Cristian Mungiu a passé près d’une demi-heure à discuter du film avec le public, offrant ainsi un aperçu rare de l’une des productions européennes les plus acclamées de l’année. Ce fut une nouvelle soirée mémorable pour le Club Allociné, dont les avant-premières exclusives sont devenues un lieu de rendez-vous de plus en plus prisé des cinéphiles passionnés à Paris, que ce soit au Forum des Images, au Grand Rex ou au Pathé Palace.

Cette soirée reflétait parfaitement le type de cinéma qui caractérise la carrière de Cristian Mungiu depuis plus de deux décennies. Depuis qu’il a remporté la Palme d’Or en 2007 pour « 4 mois, 3 semaines et 2 jours », le cinéaste roumain s’est imposé comme l’un des conteurs les plus intransigeants d’Europe, explorant sans relâche l’ambiguïté morale, les tensions sociales et le pouvoir institutionnel. Fjord marque une étape importante dans sa filmographie : il s’agit de son premier long métrage tourné principalement en anglais et de sa première grande production se déroulant entièrement hors de Roumanie. Loin d’abandonner ses thèmes de prédilection, le cadre norvégien lui permet néanmoins de les examiner à travers un prisme culturel totalement différent.

Inspiré de l’affaire réelle de la famille Bodnariu, dont les enfants ont été placés sous la tutelle des autorités norvégiennes en 2015, Fjord romancé les événements à travers l’histoire de la famille Gheorghiu, un couple roumano-norvégien profondément religieux qui s’installe dans la ville natale isolée de l’épouse, au bord d’un spectaculaire fjord norvégien. Ce qui semble au départ être un nouveau départ paisible se transforme peu à peu en un drame juridique et psychologique intense lorsque des enseignants découvrent des ecchymoses sur l’un des enfants, déclenchant une enquête qui jette le soupçon sur toute la famille. Plutôt que de présenter un thriller judiciaire conventionnel avec des héros et des méchants bien définis, Cristian Mungiu place délibérément le public dans une position inconfortable, forçant les spectateurs à réévaluer constamment leurs propres idées préconçues sur l’éducation des enfants, la religion, l’identité culturelle, l’intervention de l’État et la justice. Comme dans ses films précédents, la certitude n’est jamais proposée comme une réponse facile.

Au cœur de cette histoire émotionnellement complexe, Sebastian Stan et Renate Reinsve incarnent Mihai et Lisbet Gheorghiu avec une retenue remarquable. Leurs interprétations ancrent une distribution qui comprend également Lisa Carlehed, Henrikke Lund-Olsen, Vanessa Ceban, Jonathan Ciprian Breazu, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli et Markus Tønseth. Plutôt que de s’appuyer sur le mélodrame, les interprétations s’appuient sur le silence, l’hésitation et de subtils changements émotionnels, permettant aux spectateurs de ressentir la pression croissante qui pèse sur chaque membre de la famille. Le style visuel du film est tout aussi saisissant : le directeur de la photographie Tudor Vladimir Panduru transforme les paysages majestueux de la Norvège en espaces qui semblent de plus en plus oppressants à mesure que l’enquête progresse. Le chef décorateur Marius Winje Brustad et le monteur Mircea Olteanu, collaborateurs de longue date au sein du cercle créatif de Mungiu, renforcent cette montée progressive de la tension tout au long du film.

Au cours de la discussion qui a suivi la projection, Cristian Mungiu a fait preuve de la même curiosité intellectuelle qui caractérise ses films. Plutôt que d’encourager le public à prendre parti dans le conflit dépeint dans Fjord, il a souligné à plusieurs reprises l’importance de remettre en question ses propres certitudes et de résister aux récits simplistes. Ses réponses revenaient sans cesse sur l’idée que les sociétés modernes ont de plus en plus de mal à concilier différents systèmes de valeurs tout en se revendiquant ouvertes et tolérantes. Le réalisateur a expliqué qu’il s’intéressait moins à la reconstitution d’une affaire judiciaire spécifique qu’à l’examen de la manière dont les institutions et les individus peuvent devenir prisonniers de leurs propres convictions. Cette perspective trouve un écho puissant tout au long du film, qui refuse systématiquement d’offrir des dénouements moraux rassurants.

L’un des aspects particulièrement fascinants de ce projet est sa dimension internationale. Produit par Mobra Films, en collaboration avec Why Not Productions, Eye Eye Pictures, Snowglobe Film, Aamu Film Company et Filmgate Films, Fjord est une véritable coproduction européenne réunissant la Roumanie, la Norvège, la France, la Suède, le Danemark et la Finlande. Le tournage a débuté en mars 2025 autour du Hjørundfjord, l’un des paysages naturels les plus époustouflants de Norvège, dont la beauté fait office de contrepoint ironique à l’isolement émotionnel vécu par les personnages. Avant même la fin du tournage, le distributeur Neon s’était déjà assuré les droits pour l’Amérique du Nord et plusieurs territoires anglophones, tandis que Goodfellas s’occupait des ventes internationales en prévision de la sortie mondiale du film.

Ce pari s’est avéré remarquablement fructueux. Présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, Fjord a reçu une ovation debout de douze minutes et a remporté non seulement la Palme d’Or, mais aussi le Prix FIPRESCI, le Prix François Chalais, le Prix du jury œcuménique et le Prix de la citoyenneté, ce qui en a fait l’un des lauréats les plus acclamés du festival ces dernières années. Les critiques ont salué la complexité du scénario, les performances de Sebastian Stan et Renate Reinsve, ainsi que le refus de Cristian Mungiu de réduire une histoire vraie chargée d’émotion à un message politique simpliste.

Pour les spectateurs de la projection de l’Allociné Club, cependant, la soirée a offert quelque chose qu’un grand festival ne peut pas toujours procurer : un sentiment de proximité. Au lieu de s’exprimer depuis l’estrade lointaine d’une conférence de presse, Cristian Mungiu s’est adressé directement à des cinéphiles passionnés, répondant à des questions réfléchies avec générosité, précision et humour, tout en encourageant le public à continuer de débattre des questions soulevées par Fjord bien après le générique de fin. C’est précisément cette alliance entre un cinéma d’exception et un dialogue authentique qui fait des projections de l’Allociné Club des événements si prisés des cinéphiles français. Alors que Fjord s’apprête à sortir en salles en France via Le Pacte, cette avant-première parisienne a parfaitement rappelé que certains films ne sont pas seulement destinés à être vus : ils sont discutés, remis en question et vécus collectivement bien après avoir quitté la salle.
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Synopsis :
Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien profondément croyant, s’installent dans un village au fond d’un fjord, où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles se lient d’amitié, malgré leurs éducations différentes. Lorsque le personnel de l’école découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aîné des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que reçoivent les enfants Gheorghiu de la part de leurs parents pourrait en être la cause.

Fjord
Écrit et réalisé par Cristian Mungiu
Produit par Cristian Mungiu, Tudor Reu, Andrea Berentsen Ottmar, Dyveke Bjøkly Graver
Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve, Lisa Carlehed, Henrikke Lund-Olsen, Vanessa Ceban, Jonathan Ciprian Breazu, Ellen Dorrit Petersen, Lisa Loven Kongsli, Markus Tønseth
Photographie : Tudor Vladimir Panduru
Montage : Mircea Olteanu
Musique : Kaspar Kaae
Sociétés de production : Mobra Films, Why Not Productions, Eye Eye Pictures, Snowglobe Film, Aamu Film Company, Filmgate Films
Distribué par Le Pacte (France), NEON (États-Unis)
Dates de sortie : 18 mai 2026 (Cannes), 19 août 2026 (France)
Durée : 146 minutes
Pays : Roumanie, France, Danemark, Finlande, Norvège, Suède

Photos et vidéo 4K : Boris Colletier / Mulderville

Nous tenons à remercier sincèrement le Club Allociné de nous avoir invités à couvrir cet événement