
Il y avait quelque chose de tout à fait fascinant, presque surréaliste, dans cette journée du 20 mai 2026 sur le tapis rouge du Palais des Festivals à Cannes. Alors que la Croisette bourdonne chaque année de productions conçues pour séduire immédiatement la critique internationale, La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer est arrivé avec une proposition bien plus risquée : un gigantesque diptyque historique français de 74 millions d’euros consacré à Charles de Gaulle, réalisé par Antonin Baudry, un cinéaste déjà connu pour Quai d’Orsay et Le Chant du loup. Projet à contre-courant – excessif, politique et romantique –, il embrasse pleinement une vision du cinéma populaire spectaculaire inspirée autant des épopées historiques que du cinéma hongkongais, que le réalisateur cite ouvertement comme référence. Présenté hors compétition au Festival de Cannes 2026 avant sa sortie française prévue le 3 juin 2026, ce premier volet du diptyque, consacré aux années 1940-1942, a immédiatement divisé, intrigué et alimenté les conversations sur la Croisette.

Sur le tapis rouge à Cannes, l’arrivée du casting revêtait un caractère résolument symbolique. Antonin Baudry, Bérénice Vila, l’historien britannique Julian T. Jackson, Ardavan Safaee, Simon Abkarian, Niels Schneider, Anamaria Vartolomei, Florian Lesieur et Mathieu Kassovitz étaient présents pour défendre ce projet, attendu depuis plusieurs années, sous les flashs des photographes et dans une atmosphère bien différente des triomphes critiques immédiats que recherchent souvent les productions prestigieuses. Ce qui frappe d’emblée dans La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer, c’est la volonté d’Antonin Baudry de s’éloigner d’un simple biopic académique pour construire une véritable épopée de la guerre politique et existentielle. Adapté du livre de Julian T. Jackson, De Gaulle : A Certain Idea of France, le film retrace l’ascension de Charles de Gaulle entre juin 1940 et les premières années de la France libre, à une époque où le futur général refusa l’armistice et décida, presque seul contre toute attente, de poursuivre le combat depuis Londres.

Le synopsis officiel rend bien compte de cette idée d’un homme seul essayant de convaincre le monde que la bataille de France n’est ni terminée ni perdue. Mais au-delà de ce cadre historique bien connu, Antonin Baudry explore avant tout la solitude du pouvoir, la souveraineté française et le refus de se résigner à la défaite. Dans le dossier de presse, le réalisateur compare explicitement Charles de Gaulle à Don Quichotte, une figure qu’il considère comme tragique, épique et parfois même comique. Cette approche explique en grande partie le ton du film, qui alterne entre des scènes de stratégie politique, des moments d’intimité et des séquences de guerre spectaculaires avec une énergie rarement vue dans une production française contemporaine. Le parallèle avec Don Quichotte est au cœur même de la structure du diptyque. Le sous-titre L’Âge de fer fait directement référence à l’idée d’un monde corrompu et brutal dans lequel certains personnages tentent néanmoins de préserver une forme d’idéal chevaleresque. Antonin Baudry décrit la France libre comme une chevalerie des temps modernes. Cette dimension romantique imprègne l’ensemble du film, en particulier dans la relation entre Charles de Gaulle et Winston Churchill, que le réalisateur filme presque comme un vieux couple politique oscillant constamment entre admiration mutuelle et confrontation idéologique. Le cinéaste met également l’accent sur les tensions avec les États-Unis et sur la manière dont la guerre a profondément remodelé les dynamiques de pouvoir géopolitiques occidentales. Il ne s’agit donc pas simplement d’un film historique, mais aussi d’une œuvre qui cherche constamment à établir des liens avec des questions contemporaines concernant la souveraineté, les alliances internationales et l’influence des grandes puissances.

Le rôle de Charles de Gaulle constituait évidemment le principal défi du projet, et le choix de Simon Abkarian apparaît comme l’un des paris les plus audacieux du film. L’acteur, physiquement transformé par un maquillage quotidien de près d’une heure et quarante minutes impliquant des prothèses, le rasage du front et la modification de son regard, livre ici une performance extrêmement aboutie. Simon Abkarian explique qu’il a cherché moins à imiter qu’à imaginer Charles de Gaulle, s’inspirant des images publiques disponibles tout en inventant l’homme derrière l’icône. Le résultat est souvent impressionnant par sa précision physique et vocale, mais surtout par la façon dont l’acteur parvient à transmettre la fatigue, la solitude et parfois même les doutes d’un homme qui était pourtant devenu un monument national. Antonin Baudry mentionne également dans les notes de production son désir de dépeindre un Charles de Gaulle mélancolique, parfois presque écrasé par la situation historique à laquelle il est confronté. Il est entouré d’une distribution particulièrement solide. Simon Russell Beale incarne un Winston Churchill à la fois ironique, imprévisible et profondément humain, tandis que Campbell Scott joue un Franklin D. Roosevelt bien plus froid et calculateur. Benoît Magimel apporte une présence imposante au général Koenig, Karim Leklou insuffle à son personnage de Blazej une énergie plus terre-à-terre et presque picaresque, tandis que Niels Schneider impressionne par son interprétation du général Leclerc, notamment dans certaines scènes du désert tournées au Maroc. Le film introduit également un personnage fictif, Livia, incarnée par Anamaria Vartolomei, conçue comme une synthèse de plusieurs figures féminines de la Résistance. Sa présence permet au récit de sortir du cadre strictement militaire et diplomatique, nous rappelant que la guerre se menait aussi dans l’ombre, à travers les histoires d’individus anonymes.

La production elle-même est à la hauteur de cette ambition. Avec un budget annoncé de 74 millions d’euros, La Bataille de Gaulle devient l’un des films français les plus chers jamais produits. Le tournage s’est déroulé à Paris, notamment autour de la place du Panthéon, de la Gare de l’Est et du Marais, ainsi qu’en Normandie et au Maroc pour les séquences militaires. Antonin Baudry explique dans le dossier de presse qu’il a utilisé de vrais chars dans certaines scènes de bataille avant d’y intégrer des effets numériques destinés à amplifier les affrontements. Cette volonté de mêler décors physiques, reconstitution historique et technologie numérique contribue à donner au film une ampleur visuelle rarement atteinte dans le cinéma historique français récent. La musique composée par Volker Bertelmann, déjà oscarisé pour À l’Ouest, rien de nouveau, contribue également à cet effort pour éviter un classicisme pur. La bande originale joue davantage sur la tension interne et la montée en puissance dramatique que sur les effusions patriotiques attendues, ce qui s’aligne parfaitement avec la vision du réalisateur. Tout au long du film, Antonin Baudry semble plus intéressé par l’idée de montrer des hommes épuisés, acculés et parfois ridicules dans leur obstination, plutôt que de se contenter de construire un simple monument cinématographique.

Cette approche explique sans doute pourquoi les premières réactions de la critique à Cannes ont été si mitigées. Certains ont salué la puissance visuelle du projet, l’ampleur du récit et la performance de Simon Abkarian, tandis que d’autres ont critiqué le film pour son ambition parfois démesurée et son approche très personnelle de l’histoire. Mais c’est peut-être précisément ce qui rend La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer si unique dans le paysage actuel : le film rejette la neutralité tiède et adopte une position forte, romantique et presque lyrique sur un personnage historique français qui a été dépeint mille fois. À une époque où de nombreuses grandes productions historiques cherchent avant tout à ne froisser personne, Antonin Baudry opte ici pour la franchise, la passion, et parfois même l’excès. Reste à voir comment le public accueillera ce premier volet lors de sa sortie en France le 3 juin 2026, avant l’arrivée du deuxième volet, J’écris ton nom, prévue pour le 3 juillet. Mais une chose semble déjà certaine après cette présentation à Cannes : que l’on soit d’accord ou non avec sa vision, La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer est exactement le genre de film qui manque parfois cruellement au cinéma français aujourd’hui – un projet gigantesque, imparfait peut-être, mais animé par une foi sincère dans le cinéma.
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Synopsis :
Juin 1940. La France s’effondre et signe l’armistice. Au milieu du chaos, un homme refuse de céder. Seul contre toute attente, ce général inconnu s’enfuit à Londres pour sauver ce qui reste d’un rêve : la liberté. Sans armée, sans soutien, sans espoir. Mais avec une conviction farouche : la France — sa France — n’a pas déposé les armes. Il tente un dernier pari : convaincre le monde que la bataille de France n’est ni terminée ni perdue. La réalité est tenace et lui donne tort. Mais peu à peu, des résistants dans l’ombre, des lycéens rebelles et des soldats déterminés se soulèvent autour de lui en Angleterre, en France et en Afrique. Leur foi, leur audace et leur soif de liberté défient une histoire qui semblait pourtant avoir été écrite d’avance.
La Bataille de Gaulle : L’Âge de fer
Réalisé par Antonin Baudry
Écrit par Antonin Baudry, Bérénice Vila
D’après De Gaulle, une certaine idée de la France de Julian Jackson
Produit par Axelle Boucaï, Ardavan Safaee, Jérôme Seydoux
Avec Simon Abkarian, Niels Schneider, Thierry Lhermitte, Karim Leklou
Photographie : Pierre Cottereau, Giora Bejach
Montage : Katie McQuerrey, Rehman Nizar Ali
Musique : Volker Bertelmann
Sociétés de production : Pathé, Auvergne-Rhône-Alpes Cinéma, TF1 Films Production, Ness Films, Beside Productions, LDRP, Logical Content Ventures, Belvédère, Aonia Ventures, Ouroboros Entertainment, Stags Participations II
Distribué par Pathé
Dates de sortie : 20 mai 2026 (Cannes), 3 juin 2026 (France)
Durée : 160 minutes
Photos : @fannyrlphotography