
Il y a certaines soirées au Festival de Cannes où la Croisette semble soudain ralentir, comme si la machine du glamour et du spectacle des célébrités s'arrêtait brièvement pour saluer l'arrivée de quelque chose de plus solennel, de plus chargé d'histoire, et peut-être de plus important. La première mondiale de Fatherland (Vaterland), le 14 mai 2026, appartenait indéniablement à cette catégorie rare. En lice pour la Palme d’Or lors de la 79e édition du festival, le dernier long métrage de Paweł Pawlikowski a transformé le Palais des Festivals en un lieu suspendu entre mémoire et cinéma, où les ombres de l’Europe du XXe siècle semblaient à nouveau flotter sur le célèbre tapis rouge. Bien avant que les premiers flashs n’éclatent devant la fosse des photographes, une atmosphère nettement différente régnait déjà autour de la première. Les festivaliers massés le long des barrières parlaient moins des pronostics mode et des potins sur les célébrités que du cinéma lui-même, de l’héritage d’Ida et de Cold War, et du statut quasi mythique que Paweł Pawlikowski a acquis au cours de la dernière décennie en tant que l’un des auteurs les plus singuliers du cinéma européen contemporain. Le retour du cinéaste polonais en compétition à Cannes a suscité un niveau d’attente rarement associé à des drames historiques austères en noir et blanc, mais cette attente n’a fait que s’intensifier au fil de la soirée, à mesure que le public comprenait que Fatherland n’était pas simplement un autre titre prestigieux de festival, mais l’aboutissement de ce que de nombreux critiques décrivent déjà comme une trilogie officieuse explorant l’exil, l’identité et les blessures persistantes de l’histoire européenne.
L’arrivée de Paweł Pawlikowski sur le tapis rouge reflétait à elle seule parfaitement l’élégance sobre qui définit son style cinématographique. Évitant la théâtralité souvent adoptée lors des premières cannoises, le réalisateur est apparu calme, posé et presque légèrement détaché de la frénésie ambiante, saluant journalistes et photographes avec cette discrétion qui fait désormais partie de son image publique depuis des années. À ses côtés se trouvait l’actrice allemande Sandra Hüller, dont la présence a immédiatement électrisé la Croisette. Déjà l’un des visages marquants du cinéma européen moderne après des performances inoubliables dans Anatomy of a Fall et The Zone of Interest, Sandra Hüller est arrivée vêtue d’une tenue minimaliste mais saisissante que de nombreux observateurs du festival ont immédiatement remarquée comme faisant écho au langage visuel monochrome du film lui-même. À proximité, l’acteur chevronné Hanns Zischler, incarnant le romancier lauréat du prix Nobel Thomas Mann, affichait la dignité solennelle d’un interprète pleinement conscient du poids historique et littéraire attaché à ce rôle. Le tapis rouge a également accueilli August Diehl, dont la présence intense à l’écran fascine depuis longtemps les cinéastes européens, tandis que le directeur de la photographie Łukasz Żal recevait discrètement sa part de reconnaissance de la part des cinéphiles rassemblés devant le Palais. Parmi les journalistes chevronnés du festival, on a beaucoup discuté de l’importance que Łukasz Żal a prise dans l’identité visuelle du cinéma de Paweł Pawlikowski depuis Ida, beaucoup prédisant déjà que la photographie de Fatherland pourrait s’imposer comme l’une des réussites visuelles de l’année.

Ce qui a rendu cette première particulièrement fascinante, c’est le contraste entre le cadre luxueux de Cannes et les paysages d’après-guerre dévastés recréés dans le film lui-même. Fatherland suit Thomas Mann et sa fille Erika Mann alors qu’ils traversent une Allemagne divisée en 1949, se déplaçant de Francfort, sous occupation américaine, à Weimar, sous contrôle soviétique, au tout début de la guerre froide. L’attention obsessionnelle portée par la production à l’authenticité historique est devenue l’un des sujets les plus discutés lors des conversations autour de la première. Les initiés du festival ont fait circuler des anecdotes tirées des notes de production, décrivant comment les décorateurs Marcel Sławiński et Katarzyna Sobańska ont méticuleusement reconstitué la villa de la famille Mann à Los Angeles à l’aide de photographies d’archives, de plans et d’images d’époque. Ce souci du détail s’est étendu encore plus loin, avec des meubles et des accessoires provenant directement d’Allemagne afin de recréer l’atmosphère intellectuelle entourant Thomas Mann, que Paweł Pawlikowski aurait voulu dépeindre comme vivant au cœur de « la quintessence de la culture, de la littérature et de la musique ». Ces détails peuvent sembler mineurs sur le papier, mais ils contribuent énormément à l’authenticité du film et expliquent pourquoi tant de critiques, à la sortie de la projection, ont évoqué la sensation de voir l’histoire se matérialiser physiquement à l’écran plutôt que d’être simplement représentée.
À l’intérieur du Palais Lumière, l’atmosphère avant la projection avait un caractère presque solennel. Le public cannois est réputé imprévisible, capable aussi bien d’ovations euphoriques que de départs en masse, mais il régnait un sentiment palpable de révérence avant même que la projection ne commence. Ce respect tient en grande partie au parcours remarquable de Paweł Pawlikowski lui-même. Depuis qu’il a remporté l’Oscar pour Ida et qu’il a ensuite captivé Cannes avec Cold War, le cinéaste est devenu l’un des rares réalisateurs contemporains capables d’allier rigueur formelle et intimité émotionnelle. Dans Fatherland, il adopte une nouvelle fois la photographie en noir et blanc, bien que les proches de la production aient souligné à plusieurs reprises que ce choix esthétique n’avait jamais été conçu comme une stylisation nostalgique. Au contraire, l’imagerie monochrome sert à mettre au jour la texture émotionnelle de l’Europe d’après-guerre, révélant un continent hanté par les fractures idéologiques et les traumatismes personnels. Les premières réactions des critiques présents à la première ont maintes fois souligné à quel point les compositions visuelles du film évoquent à la fois la photographie classique et le réalisme documentaire, donnant au public l’impression de scruter directement les ruines psychologiques d’une Allemagne divisée plutôt que d’observer une période historique reconstituée.

Un autre sujet récurrent tout au long de la soirée a concerné le parcours de production extraordinaire du film. Tourné en Pologne et en Allemagne entre août et décembre 2025, Fatherland s’est appuyé sur des lieux de tournage tels que Legnica, Varsovie, Bielsko-Biała, Weimar, Wałbrzych et le Deutsches Nationaltheater und Staatskapelle Weimar lui-même. La production n’a finalement nécessité que trente-huit jours de tournage, un calendrier étonnamment concis compte tenu de la complexité de la reconstitution historique impliquée. La costumière Aleksandra Staszko, qui a également collaboré à Ida et Cold War, aurait accordé une importance considérable à la distinction visuelle entre l’Allemagne de l’Est, l’Allemagne de l’Ouest et l’influence américaine persistante encore visible dans l’Europe d’après-guerre. Au cours des discussions qui ont suivi la projection, plusieurs critiques ont noté à quel point ces différences de costumes renforçaient subtilement les tensions idéologiques qui traversent le récit sans jamais devenir visuellement ostentatoires. Ce niveau de précision transparaît tout au long de la production, de la Buick noire soigneusement reconstituée conduite par Thomas Mann et Erika Mann aux environnements urbains dévastés photographiés avec une austérité remarquable par Łukasz Żal.
La première a également souligné à quel point Fatherland représente une collaboration internationale majeure au sein du cinéma européen contemporain. Produit par Mario Gianani, Lorenzo Mieli, Ewa Puszczyńska, Jeanne Tremsal, Edward Berger, Dimitri Rassam et Lorenzo Gangarossa, le projet s’impose comme l’une des productions d’art et d’essai les plus ambitieuses présentées à Cannes cette année. L’implication de sociétés telles que Mubi, Our Films, Extreme Emotions Bis, Nine Hours, Chapter2 et Circle One reflète la nature de plus en plus transnationale du cinéma européen de prestige, tandis que la stratégie de distribution à grande échelle de Mubi assure déjà au film une visibilité internationale significative après Cannes. Les observateurs du secteur présents à la première ont maintes fois souligné à quel point il est inhabituel aujourd’hui qu’un drame historique en noir et blanc, rigoureusement artistique, suscite un tel intérêt commercial avant sa sortie en salles. Pourtant, la réputation de Paweł Pawlikowski, combinée au charisme de Sandra Hüller, a clairement fait de Fatherland l’un des titres les plus en vue au Marché du Film et au European Film Market plus tôt cette année.

À l’issue de la projection, les réactions à l’intérieur du Palais laissaient penser que Cannes 2026 avait peut-être déjà trouvé l’un de ses films phares en compétition. Les applaudissements ont commencé presque immédiatement dès que la dernière image s’est estompée dans le noir, s’intensifiant progressivement pour former une ovation soutenue qui semblait profondément émouvante plutôt que purement théâtrale. Les observateurs présents dans la salle ont noté l’émotion visible de plusieurs membres de la distribution, en particulier Sandra Hüller, tandis que Paweł Pawlikowski restait, comme à son habitude, réservé, remerciant le public avec une humilité discrète. À l’extérieur du Palais, les conversations se sont poursuivies jusque tard dans la nuit sur la Croisette, les critiques débattant des chances du film de remporter la Palme d’Or et se demandant si Fatherland pourrait finalement rejoindre Ida et Cold War au rang des classiques européens modernes. Pourtant, au-delà des spéculations sur les récompenses, ce qui est resté le plus vivace après la première, c’est le sentiment que Cannes avait été le témoin de quelque chose de de plus en plus rare dans le cinéma contemporain : un film profondément engagé avec l’histoire sans se laisser piéger par la nostalgie, intellectuellement rigoureux sans sacrifier l’émotion, et d’une grande beauté formelle sans jamais perdre de vue les cicatrices humaines cachées sous le passé politique de l’Europe. Dans un festival souvent dominé par l’excès et le bruit, Fatherland est arrivé comme un fantôme d’une autre époque, rappelant à Cannes que le cinéma peut encore affronter l’histoire avec à la fois élégance et une précision émotionnelle dévastatrice.
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Synopsis :
En 1949, Thomas Mann, lauréat du prix Nobel de littérature, retourne en Allemagne pour la première fois depuis la fin de la guerre, accompagné de sa fille Erika, actrice, écrivaine et pilote de rallye. Au volant d’une Buick noire, ils entreprennent un périple éprouvant à travers un pays qu’ils avaient fui seize ans plus tôt, lorsque le parti nazi avait pris le pouvoir. De Francfort, sous occupation américaine, à Weimar, contrôlée par les Soviétiques, le père et la fille traversent une Allemagne en ruines, divisée en deux par la guerre froide.
Fatherland (Vaterland)
Réalisé par Paweł Pawlikowski
Écrit par Paweł Pawlikowski, Hendrik Handloegten
Produit par Mario Gianani, Lorenzo Mieli, Ewa Puszczyńska, Jeanne Tremsal, Edward Berger, Dimitri Rassam, Lorenzo Gangarossa
Avec Hanns Zischler, Sandra Hüller, August Diehl, Anna Madeley, Devid Striesow
Photographie : Łukasz Żal
Montage : Piotr Wójcik, Paweł Pawlikowski
Musique : Marcin Masecki
Sociétés de production : Mubi, Our Films, Extreme Emotions Bis, Nine Hours, Chapter2, Circle One
Distribution : Pathé films (France)
Date de sortie : 14 mai 2026 (Cannes)
Durée : 82 minutes
Photos : @fannyrlphotography