
Cet après-midi, la Cinémathèque française a organisé une projection du film Rien sur Robert, suivie d'une masterclass particulièrement enrichissante avec son scénariste et réalisateur Pascal Bonitzer, animée par Frédéric Bonnaud, directeur général de l'institution. Devant un public attentif, la redécouverte de ce film, sorti en France le 24 février 1999, nous a immédiatement rappelé à quel point cette comédie de mœurs intellectuelle reste unique dans le paysage cinématographique français. Au cours de la discussion, Pascal Bonitzer a détaillé la genèse du projet, ses obsessions thématiques et la manière dont ce long métrage s'inscrit dans une trajectoire d'auteur nourrie par la critique, la philosophie et l'écriture de scénarios. L'atmosphère oscillait entre analyse rigoureuse et anecdotes savoureuses, à l'image d'un film qui joue constamment avec les frontières entre sincérité, tromperie et vertige amoureux.
Réalisé et écrit par Pascal Bonitzer, Rien sur Robert met en scène Didier, un critique de cinéma dont la vie est bouleversée après une dispute avec Juliette et la rédaction d'un article sur un film qu'il n'a pas vu, déclenchant une série de bouleversements émotionnels et identitaires. Porté par Fabrice Luchini, aux côtés de Sandrine Kiberlain, Valentina Cervi, Laurent Lucas et une distribution remarquable comprenant Nathalie Boutefeu, Édouard Baer, Denis Podalydès, Michel Piccoli, Bernadette Lafont et Marilú Marini, le film jette un regard ironique et acerbe sur les milieux intellectuels et médiatiques. Produit par Philippe Liégeois et Jean-Michel Rey, photographié par Christophe Pollock, monté par Suzanne Koch et accompagné d'une musique de Bruno Fontaine, ce long métrage (107 minutes) a été développé par Rézo Films, Assise Productions, France 2 Cinéma, Canal+ et Iris Group, avant d'être distribué en France par Rezo Films. Au cours de la rencontre, plusieurs spectateurs ont souligné que la performance de Fabrice Luchini restait l'un des points forts du film, capturant à la perfection la fragilité d'un homme prisonnier de ses propres mots.

L'un des aspects les plus discutés lors de la masterclass a bien sûr été le procédé narratif consistant à écrire une critique d'un film qui n'avait pas été vu, clin d'œil délibéré à une controverse très réelle qui a suscité un débat intellectuel en France au milieu des années 1990 autour du film Underground d'Emir Kusturica. Pascal Bonitzer a subtilement évoqué cette interaction entre fiction et réalité, nous rappelant que le cinéma, au-delà d'être un moyen d'expression artistique, reste aussi un espace de projections idéologiques, d'incompréhensions et parfois d'impostures. Ce point de départ, qui pourrait sembler purement satirique, devient pour lui une question existentielle : quelle est la valeur du discours critique lorsqu'il est détaché de l'expérience directe ? Et comment cette faille peut-elle contaminer la sphère intime ? L'auteur a souligné ce qu'il considère comme une constante dans son œuvre : l'observation des dissonances entre la pensée et le comportement, entre l'image sociale et la vérité intérieure.
Un autre moment mémorable a été la discussion autour du motif discret mais fascinant de Robert, basé sur une interprétation du professeur de droit Serge Sur, à laquelle Pascal Bonitzer a répondu à l'époque en confirmant sa pertinence symbolique. Cette lecture associe Robert Desnos à une dimension quasi théologique, via un jeu linguistique savant, révélant l'attention du cinéaste pour les couches cachées du langage. Frédéric Bonnaud a habilement relié ce détail à la formation philosophique de Pascal Bonitzer, titulaire d'une maîtrise en philosophie de l'université de Nanterre, et à son parcours atypique, depuis Les Cahiers du cinéma, qu'il a rejoints en 1969 après avoir rencontré Michel Delahaye, jusqu'à une carrière prolifique de scénariste, collaborant notamment avec Jacques Rivette, André Téchiné et Raoul Ruiz. Ce parcours à travers les territoires critiques et créatifs éclaire la texture même de Rien sur Robert, une œuvre dans laquelle les mots, le doute et l'ironie deviennent des forces dramatiques à part entière.

En replaçant le film dans le contexte de sa filmographie, Pascal Bonitzer a souligné la continuité qui lie Encore (1996), Rien sur Robert (1999) et Petites Coupures (2003), variations sur un même type de personnage masculin : intellectuel, hésitant, parfois en décalage avec la réalité. Il a également évoqué avec une lucidité amusée la perception critique fluctuante de ses œuvres au fil du temps, notant que certains films trouvent un nouvel écho à l'époque contemporaine, marquée par la méfiance envers les médias et la mise en scène constante de soi. La discussion s'est naturellement orientée vers ses œuvres plus récentes, notamment Le Tableau volé (2024), et ses projets pour 2026, confirmant sa vitalité créative intacte. Ce dialogue entre le passé et le présent a donné à la session un ton presque réflexif : en regardant Rien sur Robert aujourd'hui, on se rend compte à quel point ses thèmes de crédibilité, de désir, de doubles et de vertige moral restent étonnamment d'actualité.
À la fin de cette leçon de cinéma, une impression a prévalu : celle d'avoir revisité non seulement un film, mais une façon de penser le cinéma français, où l'intelligence narrative, l'humour et l'angoisse existentielle s'entremêlent sans jamais s'annuler. Dans un contexte culturel dominé par les jugements hâtifs et la polarisation, la projection et les commentaires de Pascal Bonitzer nous ont rappelé la nécessité du doute, de la pensée critique et du plaisir de raconter des histoires. Ce fut une rencontre précieuse, à la fois cinéphile et profondément humaine, qui a confirmé que certains films méritent d'être revisités, non par nostalgie, mais pour ce qu'ils révèlent encore sur nous-mêmes.
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Synopsis :
À la suite d'une critique qu'il n'aurait pas dû écrire sur un film bosniaque qu'il n'avait pas vu et d'une dispute avec sa petite amie Juliette, la vie de Didier bascule et ses repères s'effondrent. Juliette le quitte pour un autre homme. Il rencontre une étrange jeune fille, Aurélie, et un certain Jérôme, qui pourrait être son double. Au bout du chemin, il devra découvrir qu'on ne peut pas écrire ou aimer en toute impunité.
Rien sur Robert
Écrit et réalisé par Pascal Bonitzer
Produit par Philippe Liégeois, Jean-Michel Rey
Avec Fabrice Luchini, Sandrine Kiberlain, Valentina Cervi, Laurent Lucas, Nathalie Boutefeu, Édouard Baer, Denis Podalydès, Michel Piccoli, Violetta Sanchez, Wilfred Benaïche, Marilú Marini, Bernadette Lafont, Micheline Boudet, Alexis Nitzer, Dimitri Rataud, Patricia Dinev
Directeur de la photographie : Christophe Pollock
Montage : Suzanne Koch
Musique : Bruno Fontaine
Sociétés de production : Rézo Films, Assise Productions, France 2 Cinéma, Canal+, Iris Group
Distribution : Rezo films (France)
Date de sortie : 24 février 1999 (France)
Durée : 107 minutes
Photos et vidéo 4K : Boris Colletier / Mulderville