
Le 7 février 2026, dans la salle Henri Langlois de la Cinémathèque française à Paris, Marguerite & Julien est revenu sur grand écran dans un cadre spécial, presque intime, qui en disait long sur le statut unique de ce film dans la filmographie de Valérie Donzelli et dans le paysage du cinéma français contemporain. Notre média était présent pour cette projection, suivie d'une discussion animée par Caroline Maleville, en présence de la réalisatrice et co-scénariste Valérie Donzelli, du chef décorateur Manu de Chauvigny, de la monteuse Pauline Gaillard et de la costumière Charlotte Gastaut. Au cours de cet échange intense, qui a duré près d'une heure et vingt minutes, l'équipe a approfondi la genèse du film, les choix artistiques et les malentendus qui entourent encore ce long métrage sorti en 2015. L'atmosphère attentive et curieuse qui régnait dans la salle contrastait fortement avec l'accueil glacial que la critique avait réservé au film lors de sa sortie, nous rappelant à quel point certaines œuvres continuent de vivre, d'évoluer et de se recontextualiser longtemps après leur première exposition publique.

Réalisé par Valérie Donzelli, Marguerite & Julien est un drame français sorti en 2015, présenté en sélection officielle au Festival de Cannes la même année, et inspiré d'un scénario écrit en 1973 par Jean Gruault pour François Truffaut. Ce projet de longue haleine s'inspire d'une histoire vraie du XVIIe siècle, celle de Marguerite de Ravalet et Julien de Ravalet, un frère et une sœur aristocrates exécutés pour inceste et adultère, un fait divers rapporté dans Les Histoires tragiques de nostre temps et repris plus tard par Jules Barbey d'Aurevilly dans Une page d'histoire. Jean Gruault s'est également inspiré de références théâtrales dans son écriture, notamment Dommage qu'elle soit une putain, et bien que François Truffaut ait beaucoup apprécié le scénario, il a finalement refusé de le réaliser, affirmant qu'il n'était pas à l'aise avec le XVIIe siècle et qu'il avait déjà abordé des thèmes similaires dans Le Souffle au cœur et Caresses interdites . Le scénario a ensuite fait l'objet de plusieurs tentatives d'adaptation, notamment par Jean-Claude Brialy et François Villiers, sans jamais aboutir, avant d'être publié en 2011 et découvert par Valérie Donzelli, qui a décidé de l'adapter avec Jérémie Elkaïm, avec la participation occasionnelle de Jean Gruault, à qui le film est dédié.

Lors de la rencontre à la Cinémathèque, Valérie Donzelli a longuement évoqué cette transmission quasi clandestine du scénario, soulignant le vertige qu'elle ressentait à l'idée de s'approprier un texte écrit pour un autre cinéaste, à une autre époque, et la nécessité de l'embrasser pleinement, y compris ses aspérités. Le film, tourné en 2014 dans les lieux mêmes où vivaient les Ravalet, notamment à Tourlaville et dans plusieurs villes et sites du Cotentin tels qu'Auderville, Barfleur, Biville, Cherbourg-Octeville, Éculleville, Gonneville, Jobourg, Saint-Lô-d'Ourville, ainsi que sur l'île de Tatihou, revendique un ancrage historique fort tout en embrassant des anachronismes délibérés, un lyrisme emphatique et une forme de récit tragique qui a souvent déconcerté les critiques. À l'époque, plusieurs journalistes ont noté des similitudes évidentes avec les films de Jacques Demy, en particulier Peau d'âne, dans la manière dont il combine transgression, poésie et déplacement temporel, une interprétation que l'équipe présente ce jour-là n'a ni confirmée ni démentie, mais accueillie comme une interprétation parmi d'autres.

Avec au casting Anaïs Demoustier et Jérémie Elkaïm, aux côtés de Frédéric Pierrot, Aurélia Petit, Raoul Fernandez, Catherine Mouchet, Geraldine Chaplin, Bastien Bouillon, Sami Frey, Maxime Dambrin, Alice de Lencquesaing, Philippe Laudenbach et Esther Garrel, Marguerite & Julien raconte l'histoire de la passion irrépressible de deux enfants de la noblesse normande dont l'amour, d'abord tendre, devient un scandale aux yeux de la société, les obligeant à fuir et conduisant à la tragédie. La photographie de Céline Bozon, le montage de Pauline Gaillard, la musique de Yuksek et le travail sur les décors et les costumes ont été au cœur des discussions, chaque contributeur rappelant que le film a été construit en privilégiant la cohérence émotionnelle plutôt que la reconstitution académique, un choix conscient qui a contribué à son incompréhension critique.

À sa sortie, le film a en effet été accueilli assez sévèrement, recueillant des critiques généralement défavorables, avec un taux d'approbation de 29 % sur Rotten Tomatoes et une note moyenne de 35 sur Metacritic, Boyd van Hoeij, du Hollywood Reporter, le qualifiant d'ambitieux mais extrêmement inégal. Ces chiffres et ces jugements, qui ont été ouvertement discutés lors de la rencontre, ont été replacés dans un contexte plus large par Valérie Donzelli, qui a souligné à quel point Marguerite & Julien reste pour elle un film charnière, à la fois profondément personnel et résolument contre-culturel, dont l'accueil n'a jamais nié la nécessité artistique. La projection parisienne, suivie de ce généreux dialogue avec le public, a ainsi donné l'impression d'un film qui continue de susciter le débat et la réflexion, confirmant que certaines œuvres, mal aimées à leur sortie, trouvent avec le temps un espace plus approprié pour être regardées, discutées et peut-être réévaluées.
Vous découvrirez nos photos sur notre page Flickr
Synopsis :
Julien et Marguerite de Ravalet, fils et fille du seigneur de Tourlaville, s'aiment tendrement depuis leur enfance. Mais en grandissant, leur tendresse se transforme en une passion dévorante. Leur liaison scandalise la société, qui les traque. Incapables de résister à leurs sentiments, ils doivent s'enfuir...
Marguerite & Julien
Réalisé par Valérie Donzelli
Écrit par Valérie Donzelli, Jérémie Elkaïm, Gilles Marchand
Produit par Edouard Weil, Alice Girard
Avec Anaïs Demoustier, Jérémie Elkaïm, Frédéric Pierrot, Aurélia Petit, Raoul Fernandez, Catherine Mouchet, Géraldine Chaplin, Bastien Bouillon, Sami Frey, Maxime Dambrin, Alice de Lencquesaing, Philippe Laudenbach, Esther Garrel
Photographie : Céline Bozon
Montage : Pauline Gaillard
Musique : Yuksek
Distribution : Wild Bunch (France)
Sortie : 19 mai 2015 (Cannes), 2 décembre 2015 (France)
Durée : 110 minutes
Photos et vidéo : Boris Colletier / Mulderville