Premiere - Le Mage du Kremlin - Olivier Assayas dévoile une chronique glaçante du pouvoir

Par Mulder, Paris, Cinémathèque, 13 janvier 2026

Le 13 janvier 2026, la Cinémathèque française à Paris a accueilli une première qui ressemblait moins à un gala traditionnel qu'à un moment de confrontation intellectuelle avec l'histoire récente, puisque Le Mage du Kremlin a été présenté à un public très conscient du poids politique et culturel du film. Notre média a été invité à assister à cette première parisienne, où Olivier Assayas, accompagné du co-scénariste Emmanuel Carrère et de l'acteur principal Paul Dano, a brièvement présenté le film avant la projection, donnant un ton sobre et réfléchi qui correspondait au sujet. Dès le début, il était clair qu'il ne s'agissait pas simplement d'une adaptation prestigieuse, mais d'un objet cinématographique soigneusement construit, conçu pour interroger le pouvoir, la complicité et les mécanismes de la création de mythes politiques. S'inspirant du roman acclamé de Giuliano da Empoli, lauréat du Grand Prix du Roman de l'Académie française en 2022, le film se situe à la croisée de la reconstitution historique et de la réflexion morale, un équilibre qu'Olivier Assayas a ouvertement décrit comme non négociable lorsqu'il s'agit de traiter de sujets politiques contemporains.

Sur fond de chute de l'Union soviétique et de renaissance chaotique de la Russie dans les années 1990, Le Mage du Kremlin suit le personnage fictif de Vadim Baranov, interprété avec une retenue troublante par Paul Dano, qui passe d'artiste d'avant-garde à producteur de téléréalité, puis finalement à architecte central du pouvoir politique. Baranov devient le conseiller officieux et le spin doctor d'un ancien agent du KGB destiné à exercer une autorité absolue, Vladimir Poutine, incarné ici par Jude Law dans une performance qui évite délibérément la caricature au profit d'une rigidité intériorisée et d'une opacité morale. Le récit retrace près de trois décennies de la vie politique russe, de l'illusion éphémère de liberté post-soviétique à la consolidation d'un système autoritaire fondé autant sur le contrôle du discours que sur la force brute. Autour d'eux gravitent des personnages interprétés par Alicia Vikander, Tom Sturridge, Will Keen et Jeffrey Wright, qui contribuent chacun à brosser le portrait d'un monde où l'idéologie, les médias et l'ambition personnelle sont inextricablement liés. Le personnage de Ksenia, interprété par Alicia Vikander, se distingue comme un contrepoint essentiel : une figure rare d'autonomie dans un écosystème dominé par les hommes, incarnant la possibilité d'une résistance morale que Baranov lui-même est incapable de maintenir.

Ce qui donne à Le Mage du Kremlin sa résonance particulière, ce n'est pas seulement son sujet, mais aussi la rigueur avec laquelle Olivier Assayas et Emmanuel Carrère ont abordé l'adaptation. Loin d'être une transposition approximative, le scénario est le résultat de recherches historiques approfondies, de vérifications croisées des faits et d'échanges directs avec des journalistes et des spécialistes familiers de la Russie post-soviétique, garantissant que les libertés dramatiques du film ne compromettent jamais son fondement factuel. Entièrement tourné en Lettonie, notamment à Riga, le film reconstitue Moscou, Saint-Pétersbourg, le Kremlin et même la côte de la mer Noire avec une attention méticuleuse portée au symbolisme spatial, soulignant la conviction d'Olivier Assayas selon laquelle le pouvoir est indissociable de l'espace et de l'architecture. Le choix de tourner en anglais, dicté à la fois par les réalités politiques et les contraintes de production, renforce finalement l'ambition universelle du film : il ne s'agit pas seulement d'une histoire russe, mais d'une réflexion plus large sur la manière dont le pouvoir moderne opère à travers les médias, les algorithmes et la manipulation délibérée de la perception, thèmes explicitement repris dans les commentaires du réalisateur lui-même pendant le développement du film.

Présenté en compétition lors de la 82e Mostra de Venise le 31 août 2025, et dont la sortie en salles en France est prévue le 21 janvier 2026, Le Mage du Kremlin arrive chargé d'attentes, mais aussi armé d'une rare clarté intellectuelle. Produit par Olivier Delbosc pour Curiosa Films en collaboration avec Gaumont, et d'une durée de 156 minutes, le film ne cherche pas à porter des jugements faciles ni à prendre une distance réconfortante. Au contraire, il oblige le spectateur à affronter une vérité dérangeante, soulignée à plusieurs reprises tant dans le roman original de Giuliano da Empoli que dans l'adaptation d'Olivier Assayas : le pouvoir n'est pas uniquement soutenu par des monstres, mais aussi par des individus intelligents et cultivés qui se convainquent que la stratégie absout la moralité. Vu dans le contexte géopolitique actuel, l'impact du film est d'autant plus frappant, non pas parce qu'il explique tout, mais parce qu'il ose s'attarder dans les zones grises où la responsabilité, la fascination et l'inévitabilité historique se chevauchent dangereusement.

Synopsis :
Russie, dans les années 1990. L'URSS s'effondre. Au milieu des troubles d'un pays en reconstruction, un jeune homme d'une intelligence redoutable, Vadim Baranov, se fraye son propre chemin. D'abord artiste, puis producteur de téléréalité, il devient le conseiller officieux d'un ancien agent du KGB destiné au pouvoir absolu, le futur « tsar » Vladimir Poutine. Plongé au cœur du système, Baranov devient un rouage central de la nouvelle Russie, façonnant le discours, les images et les perceptions. Mais une présence échappe à son contrôle : Ksenia, une femme libre et insaisissable, incarne une échappatoire possible, loin de la logique de l'influence et de la domination. Quinze ans plus tard, après s'être retiré dans le silence, Baranov accepte de parler. Ce qu'il révèle brouille les frontières entre réalité et fiction, conviction et stratégie. Le Mage du Kremlin est une plongée dans le monde ésotérique du pouvoir, une histoire où chaque mot cache une faille.

Le Mage du Kremlin (The Wizard of the Kremlin)
Réalisé par Olivier Assayas
Écrit par Olivier Assayas, Emmanuel Carrère
D'après Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli
Produit par Olivier Delbosc
Avec Paul Dano, Alicia Vikander, Tom Sturridge, Will Keen, Jeffrey Wright, Jude Law
Photographie : Yorick Le Saux
Montage : Marion Monnier
Sociétés de production : Gaumont, Curiosa Films, Pierce Capital Entertainment
Distribution : Gaumont (France)
Date de sortie : 31 août 2025 (Venise), 21 janvier 2026 (France)
Durée : 156 minutes

Photos et vidéo : Joelle Pinglot / Mulderville