Fjord

Fjord
Titre original:Fjord
Réalisateur:Cristian Mungiu
Sortie:Cinéma
Durée:146 minutes
Date:19 août 2026
Note:
Les Gheorghiu, un couple roumano-norvégien très pieux, s’installent dans un village au bout d’un fjord où ils se lient rapidement d’amitié avec leurs voisins, les Halberg. Les enfants des deux familles deviennent très proches, malgré des éducations différentes. Lorsque le corps enseignant découvre des ecchymoses sur le corps d’Elia, l’aînée des enfants Gheorghiu, la communauté se demande si l’éducation traditionnelle que les enfants Gheorghiu reçoivent de leurs parents pourrait en être la cause.

Critique de Mulder

Peu de cinéastes contemporains font preuve d’autant d’audace que Cristian Mungiu lorsqu’il s’agit d’explorer ces zones d’inconfort où s’entrechoquent idéologie, moralité et vulnérabilité humaine. Avec Fjord, le réalisateur roumain refuse une fois de plus le réconfort rassurant des réponses faciles, proposant un film aussi rigoureux sur le plan intellectuel que bouleversant sur le plan émotionnel. Sur fond de paysages majestueux mais impitoyables de la Norvège rurale, ce drame captivant suit Mihai et Lisbet Gheorghiu, un couple profondément religieux qui quitte la Roumanie avec ses cinq enfants dans l’espoir de mener une vie plus tranquille. Au lieu de cela, ils se retrouvent au cœur d’une bataille juridique et culturelle qui ne cesse de s’intensifier après que des ecchymoses découvertes sur leur fille aînée ont déclenché une enquête des services de protection de l’enfance. Ce qui semble au départ être un simple drame social se transforme peu à peu en une réflexion troublante sur la foi, la justice, l’identité culturelle et la frontière ténue qui sépare la protection de la persécution.

L’une des plus grandes réussites du film réside dans son refus remarquable de manipuler le public. Dès les premières scènes, Christian Mungiu sème le doute comme une graine qui ne cesse de germer. Nous sommes témoins d’un foyer strict régi par des principes évangéliques conservateurs, où la discipline est incontestée, les distractions modernes rejetées et où la dévotion religieuse façonne chaque aspect de la vie quotidienne. Pourtant, le réalisateur ne présente jamais Mihai et Lisbet comme des caricatures de l’extrémisme religieux. Il ne dépeint pas non plus les autorités norvégiennes comme des méchants bureaucrates sans cœur. Chaque fois que le récit semble prêt à valider un point de vue, un autre détail vient compliquer le tableau. Y a-t-il réellement eu des abus ? Des malentendus culturels sont-ils confondus avec un comportement criminel ? La suspicion idéologique a-t-elle obscurci le jugement objectif ? Plutôt que de construire un thriller judiciaire conventionnel, le réalisateur Cristian Mungiu transforme l’incertitude elle-même en force dramatique centrale, forçant les spectateurs à réévaluer sans cesse leurs propres a priori.

Le poids émotionnel du film repose presque entièrement sur les performances remarquables de Sebastian Stan et Renate Reinsve, qui se retrouvent après A Different Man avec une alchimie étonnante. Sebastian Stan livre sans doute la meilleure performance de sa carrière, incarnant Mihai comme un homme dont le calme apparent cache à peine une frustration volcanique. Sa présence physique maîtrisée devient presque effrayante, suggérant à la fois tendresse et menace sans jamais permettre au public d’avoir une certitude absolue sur l’une ou l’autre. Renate Reinsve est tout aussi remarquable, se débarrassant de toute trace des personnages vibrants qu’elle a souvent incarnés pour incarner une femme dont le chagrin s’exprime par le silence plutôt que par les larmes. Les moments qui suivent le retrait du nourrisson de la famille sont particulièrement déchirants, lorsque la souffrance maternelle de Lisbet est transmise avec une subtilité dévastatrice plutôt que par le mélodrame. Ensemble, ils donnent vie à deux personnages d’une grande complexité dont l’humanité reste indéniable, quelle que soit la sympathie que l’on finisse par leur porter.

À mesure que l’enquête se transforme en une confrontation juridique de plus en plus publique, Fjord dépasse largement le cadre de l’histoire d’une seule famille. Cristian Mungiu se sert de cette affaire pour disséquer les fractures idéologiques qui traversent les démocraties occidentales contemporaines. Le scénario interroge la liberté religieuse, le multiculturalisme, l’autorité parentale, l’intervention de l’État, la responsabilité institutionnelle, la pression des réseaux sociaux et les limites de la tolérance libérale, sans jamais réduire ces thèmes à des déclarations politiques simplistes. La manière dont les deux visions du monde opposées révèlent progressivement leurs propres contradictions est particulièrement fascinante. Les convictions religieuses intransigeantes de la famille dévoilent des attitudes profondément troublantes envers les châtiments corporels et la sexualité, tandis que les institutions censées être tolérantes qui les entourent deviennent de plus en plus rigides et dogmatiques dans leur propre quête de certitude morale. La plus grande force de Christian Mungiu réside dans sa capacité à montrer comment l’absolutisme peut émerger de tous les horizons du spectre politique.

Sur le plan visuel, le film possède une magnificence sereine qui renforce constamment ses préoccupations thématiques. Les immenses fjords norvégiens, les glaciers imposants et la menace omniprésente d’avalanches deviennent bien plus que des décors pittoresques. Ils fonctionnent comme de puissantes métaphores des forces émotionnelles et idéologiques qui s’accumulent sous des surfaces en apparence paisibles. Le directeur de la photographie Tudor Vladimir Panduru capture ces paysages glacés avec une précision extraordinaire, créant des compositions où les êtres humains paraissent minuscules face à la nature, tout comme les vies individuelles se retrouvent submergées par les systèmes juridiques, les attentes culturelles et les conflits politiques. Même la palette visuelle sobre du film contribue à son impact émotionnel, remplaçant les effets dramatiques conventionnels par une atmosphère de malaise persistant qui perdure tout au long de ses près de deux heures et demie de durée.

Cette ambition a toutefois un prix. Avec ses 146 minutes, Fjord donne parfois l’impression de s’éterniser, en particulier lors de certains échanges au tribunal où le débat philosophique menace d’occulter l’élan émotionnel. Il y a également des moments où l’attachement de Cristian Mungiu à l’ambiguïté frôle une retenue excessive, retenant les informations à un tel point que certains spectateurs pourraient trouver l’expérience frustrante plutôt que stimulante. Pourtant, même ces réserves semblent presque indissociables des ambitions plus larges du film. Ce n’est pas un cinéma qui cherche à procurer de la satisfaction par le biais d’une résolution. Il laisse délibérément des espaces inconfortables où la certitude refuse d’exister.

Ce qui distingue finalement Fjord, c’est son respect pour son public. Plutôt que d’imposer des conclusions, Cristian Mungiu exige une participation active. Chaque conversation, chaque témoignage à l’audience et chaque regard silencieux devient une pièce supplémentaire d’un puzzle éthique qui ne s’assemble jamais complètement. Le film pose des questions profondément difficiles sur la parentalité, l’immigration, la religion, la démocratie et la justice, sans prétendre qu’une seule idéologie détienne toutes les réponses. À une époque où le cinéma s’empresse souvent de rassurer le public sur ses convictions existantes, Fjord accomplit quelque chose de bien plus rare : il met les spectateurs au défi d’envisager la possibilité que leurs propres convictions puissent être incomplètes.

Au moment où les dernières images s’estompent, Fjord est devenu bien plus qu’un drame judiciaire ou une critique sociale. C’est une réflexion troublante sur le fardeau du jugement lui-même, qui nous rappelle que la vérité est souvent obscurcie par la peur, les préjugés, la culture et l’idéologie bien avant qu’un verdict juridique ne soit rendu. Exigeant, émouvant et intellectuellement exaltant, Cristian Mungiu a réalisé l’une des œuvres les plus provocantes de l’année, un film qui continue de hanter l’esprit longtemps après le générique de fin. Il n’offre peut-être pas de réconfort, mais sa volonté d’aborder la complexité avec une telle honnêteté en fait une expérience cinématographique inoubliable.

Fjord
Écrit et réalisé par Cristian Mungiu
Produit par Cristian Mungiu, Tudor Reu, Andrea Berentsen Ottmar, Dyveke Bjøkly Graver
Avec Sebastian Stan, Renate Reinsve
Directeur de la photographie : Tudor Vladimir Panduru
Montage : Mircea Olteanu
Musique : Kaspar Kaae
Sociétés de production : Mobra Films, Why Not Productions, Eye Eye Pictures, Snowglobe Film, Aamu Film Company, Filmgate Films
Distribué par Le Pacte (France), NEON (Etats-Unis)
Dates de sortie : 18 mai 2026 (Cannes), 19 août 2026 (France), 9 octobre 2026 (Etats-Unis)
Durée : 146 minutes

Vu le 2 juillet 2026 au Forum des images dans le cadre du club Allociné

Note de Mulder: