
| Titre original: | Backrooms |
| Réalisateur: | Kane Parsons |
| Sortie: | Cinéma |
| Durée: | 110 minutes |
| Date: | 17 juin 2026 |
| Note: |
Il y a des films d’horreur qui misent sur les monstres, le sang ou les sursauts, et puis il y a ceux qui déstabilisent le public en s’attaquant à quelque chose de bien plus difficile à définir : le sentiment que la réalité elle-même n’est plus fiable. Backrooms appartient sans conteste à cette dernière catégorie. En développant la mythologie virale d’Internet qui a captivé des millions de personnes grâce à une simple image d’une pièce jaune vide, le réalisateur Kane Parsons transforme une légende numérique moderne en l’une des expériences cinématographiques les plus marquantes de l’année. Ce qui aurait facilement pu devenir une adaptation gadget d’un phénomène en ligne s’avère au contraire être une descente ambitieuse et atmosphérique dans l’isolement, la mémoire et l’angoisse existentielle. Plus impressionnant encore, Kane Parsons réalise cet exploit à un âge où la plupart des cinéastes rêvent encore de leur premier long métrage, faisant preuve d’une assurance visuelle que de nombreux réalisateurs confirmés passent des décennies à essayer de développer.
Se déroulant en 1990, l’histoire suit Clark, interprété par Chiwetel Ejiofor, un architecte raté dont la vie s’est discrètement effondrée autour de lui. Réduit à gérer un magasin de meubles en difficulté tout en dormant parmi les produits mêmes qu’il vend, Clark est déjà piégé dans un labyrinthe psychologique bien avant de découvrir celui, littéral, caché derrière les murs de son sous-sol. Lorsqu’il glisse accidentellement dans le labyrinthe sans fin connu sous le nom de Backrooms, le film évite habilement de traiter cette découverte comme un simple événement surnaturel. Au contraire, cette dimension étrange devient une extension de son état émotionnel, un lieu où la frustration, le regret et les traumatismes enfouis prennent une forme architecturale. À ses côtés, Renate Reinsve livre une nouvelle performance excellente dans le rôle du Dr Mary Kline, une thérapeute dont le passé non résolu l’entraîne peu à peu dans ce cauchemar. Leur relation constitue la colonne vertébrale émotionnelle d’un film qui, sans cela, aurait pu se perdre entièrement dans l’abstraction.
Ce qui rend Backrooms vraiment remarquable, c’est sa conception artistique. Les couloirs jaunes sans fin, les néons bourdonnant d’une monotonie oppressante, les meubles fusionnés aux murs, les escaliers menant nulle part et les pièces qui semblent presque normales créent une atmosphère particulièrement dérangeante. Il est difficile de ne pas repenser à la première fois où l’on s’est promené dans un centre commercial désert après la fermeture, un immeuble de bureaux abandonné ou un couloir d’hôtel oublié qui semblait à la fois familier et étranger. Danny Vermette mérite une immense reconnaissance pour avoir créé des espaces qui semblent à la fois banals et profondément menaçants. Les Backrooms sont terrifiants précisément parce qu’ils ne ressemblent pas à l’enfer ; ils ressemblent à des lieux que nous avons tous déjà vus, déformés juste assez pour nous convaincre que quelque chose ne va pas du tout. Le résultat donne souvent l’impression de marcher dans un rêve assemblé à partir de souvenirs défaillants et de réminiscences incomplètes.
La réalisation technique du film est tout aussi impressionnante. Kane Parsons comprend que l’horreur fonctionne souvent mieux lorsque le public est contraint de scruter le cadre à la recherche du danger plutôt que de se le voir présenter directement. Son utilisation de décors réels, de l’esthétique du found footage, des textures VHS et de mouvements de caméra soigneusement contrôlés crée un sentiment de malaise constant. La photographie de Jeremy Cox transforme fréquemment des couloirs ordinaires en énigmes visuelles, tandis que la conception sonore devient un antagoniste invisible à part entière. Le bourdonnement incessant des néons, les impacts lointains, les voix déformées et les bruits à peine perceptibles cachés sous la bande-son érodent lentement le sentiment de sécurité du spectateur. Plus d’une fois, le film crée une tension non pas par ce qui est montré, mais par ce qui pourrait bien attendre juste hors du cadre.
Le film n’est pas sans défauts. La mythologie entourant les Backrooms a toujours prospéré sur le mystère, et traduire ce mystère en un récit de long métrage s’avère difficile. Le scénariste Will Soodik peine parfois à trouver l’équilibre entre explication et ambiguïté. Certains thèmes psychologiques impliquant le traumatisme, la mémoire et la stagnation personnelle sont introduits de manière plus directe que nécessaire, tandis que certaines parties de la tradition semblent intentionnellement laissées de côté pour préserver de futures possibilités narratives. Il y a des moments où le scénario semble tiraillé entre devenir un drame psychologique pleinement abouti et rester une expérience cauchemardesque surréaliste. Certains spectateurs pourraient repartir frustrés par des questions sans réponse, en particulier lors du dernier acte énigmatique du film. Pourtant, curieusement, ce caractère inachevé fait peut-être aussi partie de son attrait. Les Backrooms n’ont jamais été conçus pour fournir des réponses rassurantes. Ils constituent un mythe moderne fondé sur l’incertitude elle-même.
Les performances des acteurs contribuent à ancrer les éléments les plus abstraits. Chiwetel Ejiofor est remarquable, incarnant Clark comme un homme rongé par la déception sans jamais le réduire à un stéréotype. Son obsession grandissante pour les Backrooms semble crédible car elle reflète le comportement de quelqu’un qui cherche désespérément un sens à une vie qui ne le satisfait plus. Renate Reinsve apporte intelligence et retenue émotionnelle à Mary, évitant les réactions exagérées courantes dans les films d’horreur. Même les apparitions secondaires, notamment celle de Mark Duplass, contribuent à donner l’impression que des forces plus grandes opèrent en coulisses, qu’elles soient surnaturelles, psychologiques ou quelque chose entre les deux. Les acteurs jouent leurs rôles avec sincérité, ce qui permet au monde étrange qui les entoure de générer l’horreur plutôt que de recourir au mélodrame.
L’aspect le plus fascinant de Backrooms est peut-être ce qu’il représente sur le plan culturel. Chaque génération développe ses propres cauchemars. Les châteaux gothiques ont défini une époque, les maisons de banlieue une autre, et les forêts abandonnées une autre encore. Pour une génération qui a grandi dans les espaces numériques, l’exploration en ligne sans fin et l’étrange solitude de la connectivité moderne, les Backrooms semblent étrangement appropriés. Ils incarnent la peur d’être piégé dans des environnements familiers dépourvus de chaleur humaine et de sens. Le film capture cette sensation troublante que beaucoup ont éprouvée pendant les périodes d’isolement, lorsque des lieux ordinaires semblaient soudainement étranges et déconnectés de la réalité. En ce sens, Backrooms fonctionne non seulement comme un film d’horreur, mais aussi comme un instantané de l’angoisse contemporaine traduite en architecture et en atmosphère.
Même si tous les choix narratifs ne sont pas parfaitement réussis, Backrooms réussit là où cela compte le plus : il crée des images et des sensations qui persistent longtemps après le générique. Peu de films d’horreur parviennent à rendre quelque chose d’aussi banal que l’éclairage fluorescent, le mobilier bon marché et les couloirs vides véritablement terrifiant. Rares sont ceux qui introduisent une nouvelle voix cinématographique avec une telle assurance. Que le public adhère à ses mystères ou s’en trouve frustré, on ne peut nier que Kane Parsons a livré l’un des films d’horreur les plus visuellement distinctifs et intellectuellement intrigants de ces dernières années. C’est un cauchemar construit à partir de la banalité quotidienne, et c’est peut-être le cauchemar le plus troublant de tous.
Backrooms
Réalisé par Kane Parsons
Écrit par Will Soodik
D'après Backrooms de Kane Parsons
Produit par James Wan, Michael Clear, Roberto Patino, Shawn Levy, Dan Cohen, Dan Levine, Osgood Perkins, Chris Ferguson, Peter Chernin, Jenno Topping, Kori Adelson
Avec Chiwetel Ejiofor, Renate Reinsve, Mark Duplass, Finn Bennett, Lukita Maxwell
Photographie : Jeremy Cox
Montage : Greg Ng
Musique : Edo Van Breemen, Kane Parsons
Sociétés de production : North Road Films, 21 Laps Entertainment, Atomic Monster, Phobos
Distribution : A24 (États-Unis), Metropolitan FilmExport (France)
Dates de sortie : 7 mai 2026 (Aero Theatre), 29 mai 2026 (États-Unis), 17 juin 2026 (France)
Durée : 110 minutes
Vu le 17 juin 2026 au Gaumont Disney Village, Salle 9 place C19
Note de Mulder: