
| Titre original: | Histoires De La Nuit |
| Réalisateur: | Léa Mysius |
| Sortie: | Cinéma |
| Durée: | 114 minutes |
| Date: | 16 septembre 2026 |
| Note: |
Sès les premières minutes, Léa Mysius indique clairement qu’il s’agit d’une descente au ralenti vers l’angoisse, un film où chaque décoration accrochée au mur ressemble moins à une parure festive qu’à un signe d’avertissement qui attend d’être compris. Adapté du roman Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier, le film porte en lui l’ADN à la fois du film noir psychologique et du thriller d’invasion de domicile, mais Léa Mysius l’aborde moins comme un exercice de genre conventionnel que comme une mise au jour d’identités enfouies. Le regarder donne souvent l’impression d’être assis à un dîner de famille où personne ne parle de ce qui empoisonne manifestement l’atmosphère, mais que chacun peut sentir à chaque bouchée.
Situé dans un paysage rural isolé de l’ouest de la France, le film nous présente Thomas et Nora Bergogne, interprétés par Bastien Bouillon et Hafsia Herzi, qui vivent avec leur fille Ida dans une ferme laitière isolée, apparemment coupée du monde moderne. Pourtant, dans l’une des observations les plus astucieuses du film, la modernité envahit même l’isolement. Une vidéo apparemment innocente publiée par Ida sur les réseaux sociaux, montrant la famille en train de danser ensemble, devient l’équivalent narratif de l’ouverture d’une porte verrouillée. La séquence se déroule presque comme une légende urbaine mise en garde pour l’ère numérique ; un moment de joie inoffensif se transforme soudainement en une fusée de détresse exposant des personnes qui voulaient désespérément rester invisibles. À une époque où des vies entières sont documentées sans réfléchir, Léa Mysius instaure tranquillement l’angoisse autour d’une question terrifiante : et si être vu était la pire chose qui puisse vous arriver ? Cette idée est troublante précisément parce qu’elle semble d’une actualité dérangeante.
Ce qui suit bascule progressivement vers le territoire de l’intrusion à domicile lorsque des visiteurs mystérieux arrivent à la ferme, menés par l’inquiétant Franck, incarné par Benoît Magimel, accompagné de Paul Hamy et Alane Delhaye. Plutôt que de se précipiter vers la violence, le film prend plaisir à prolonger le malaise. Les intrus s’installent dans la maison avec une assurance inquiétante, parlant avec familiarité, se déplaçant dans les espaces privés comme s’ils avaient été invités. La véritable invasion ici est psychologique bien avant de devenir physique. Il y a une étrange cruauté à voir les rituels domestiques ordinaires se poursuivre sous une menace invisible. Il faut encore accrocher les décorations d’anniversaire. Il faut encore préparer les repas. La télévision diffuse toujours des dessins animés pour Ida tandis que les adultes échangent des regards de plus en plus lourds de sens. Cela crée une atmosphère où chaque seconde semble s’étirer à l’infini, comme si la réalité elle-même attendait la permission de se briser.
Le casting s’avère être l’un des atouts majeurs du film. Hafsia Herzi incarne Nora avec une dualité remarquable, trouvant l’équilibre entre une résilience tranquille et le poids suffocant des secrets qui menacent de s’effondrer autour d’elle. Son jeu repose souvent sur de minuscules changements d’expression plutôt que sur des moments explosifs, donnant l’impression d’une personne qui calcule constamment sa survie plusieurs coups d’avance. Pendant ce temps, Benoît Magimel semble littéralement sortir d’un autre film et insuffle immédiatement une énergie électrique à l’écran. Il y a quelque chose de fascinant dans son jeu, car Franck se comporte rarement comme le monstre cinématographique traditionnel. Au contraire, il ressemble à quelqu’un qui croit sincèrement avoir une affaire inachevée à régler. Benoît Magimel a développé cette présence physique extraordinaire au cours des dernières années ; il n’entre plus tant dans les scènes qu’il ne les occupe. Son Franck donne l’impression d’être un nuage d’orage portant des lunettes de soleil.
Puis il y a Monica Bellucci, qui devient de manière inattendue l’âme émotionnelle du film. Cristina, l’artiste voisine vivant seule parmi d’énormes toiles abstraites, aurait facilement pu rester une observatrice secondaire, reléguée en marge du récit. Au lieu de cela, elle devient peu à peu l’un de ses personnages les plus captivants. Certains des moments les plus riches du film surviennent lors de ses interactions avec la fragile et instable Bègue, incarnée par Alane Delhaye. Leurs scènes possèdent une étrange intimité, glissant presque vers quelque chose de mélancolique et d’étonnamment humain. Une ironie particulière persiste après coup : alors que tous les autres luttent désespérément contre les fantômes de leur passé, Cristina donne l’impression de vivre déjà aux côtés du sien. Monica Bellucci apporte une triste sérénité au personnage, dépeignant la solitude non pas comme un mélodrame, mais comme une sorte d’épuisement accumulé au fil des années.
Visuellement, Léa Mysius et le directeur de la photographie Paul Guilhaume créent un univers baigné de bleus glacés, d’ombres denses et d’une obscurité inquiétante. La ferme elle-même devient une prison aux espaces ouverts, prouvant une fois de plus que l’isolement peut être bien plus oppressant que les villes surpeuplées. Certaines images restent gravées dans la mémoire : des gâteaux d’anniversaire paraissant presque grotesques sous un éclairage tamisé, des marécages sombres engloutissant des silhouettes, et des intérieurs qui semblent se refermer sur leurs occupants. Il y a des moments où le film semble presque suspendu entre réalisme et cauchemar. Il flirte parfois avec des idées visuelles qui frôlent le surréalisme, et bien que toutes les expériences ne soient pas parfaitement réussies, elles révèlent un cinéaste bien plus intéressé par la texture émotionnelle que par les mécanismes habituels.
Le film trébuche lorsqu’il atteint enfin son but. Son approche en douceur crée une tension si soigneusement entretenue que l’on s’attend naturellement à un dénouement dévastateur. Malheureusement, plusieurs révélations tardives et rebondissements narratifs semblent plus familiers que choquants. On commence à reconnaître des éléments empruntés aux histoires classiques d’intrusion à domicile, et le film peine parfois à transcender ces influences. Ce n’est pas que la fin s’effondre ; elle n’atteint tout simplement jamais la violence émotionnelle que la mise en place promet. Le sentiment s’apparente à celui de déballer un cadeau magnifiquement emballé pour découvrir qu’on sait déjà ce qu’il contient.
Pourtant, malgré ses imperfections, Histoires de la nuit reste une expérience captivante et souvent profondément troublante. Il ne réinvente peut-être pas son genre, mais Léa Mysius réalise avec suffisamment d’assurance et de précision visuelle pour élever un matériau qui aurait pu autrement sembler routinier. Le film laisse derrière lui une idée dérangeante qui persiste longtemps après le générique : peut-être que nos passés ne disparaissent jamais vraiment, mais attendent seulement patiemment l’invitation que nous leur envoyons accidentellement. Et parfois, il suffit d’une fête d’anniversaire pour les faire revenir.
Histoires de la nuit
Réalisé par Léa Mysius
D'après le roman Histoires de la nuit de Laurent Mauvignier, publié en 2020 aux Éditions de minuit
Produit par Jean-Louis Livi
Scénario : Léa Mysius
Avec Hafsia Herzi, Benoît Magimel, Bastien Bouillon, Monica Bellucci, Tawba El Gharchi, Paul Hamy, Alane Delhaye, Servane Ducorps, Tatia Tsuladze
Musique : Florencia Di Concilio
Directeur de la photographie : Paul Guilhaume
Montage : Yorgos Lamprinos
Sociétés de production : F Comme Film, Beside Productions, DIVISION, France 3 Cinéma
Distribution : Le Pacte (France)
Date de sortie : 22 mai 2026 (Festival de Cannes), 16 septembre 2026 (France)
Vu le 24 mai 2026 à Paris Pathe Palace, salle 01 siège B17
Note de Mulder: