
| Titre original: | Garance |
| Réalisateur: | Jeanne Herry |
| Sortie: | Cinéma |
| Durée: | 120 minutes |
| Date: | 21 septembre 2026 |
| Note: |
Présenté en compétition au Festival de Cannes, le film Garance apparaît comme l’œuvre la plus personnelle et la plus émouvante de la scénariste et réalisatrice Jeanne Herry à ce jour. Alors que les drames sur la dépendance sont devenus au fil des décennies un sous-genre cinématographique à part entière, tombant souvent dans des schémas répétitifs de destruction, d’intervention, de rechute et de rédemption, la réalisatrice Jeanne Herry parvient à insuffler une vitalité surprenante à son sujet en refusant de noyer son histoire dans la misère. Au contraire, elle brosse le portrait agité, énergique et profondément humain d’une femme qui dévale la vie à toute vitesse tout en prétendant qu’elle tient toujours le volant. Le film évolue au même rythme enivrant que son personnage principal, porté par un montage incisif, une musique vibrante et une dynamique émotionnelle constante qui rend le passage du temps presque vertigineux. Les années s’envolent en un clin d’œil, les relations évoluent sans crier gare, les appartements changent, les emplois disparaissent, les gueules de bois s’accumulent, et à travers tout cela, Garance continue de boire comme si l’alcool lui-même était la seule chose stable qui lui restait dans l’existence. Plutôt que de traiter l’addiction comme un rebondissement dramatique, le film la présente comme un mode de vie qui ronge lentement chaque recoin du quotidien tout en restant trompeusement fonctionnel en surface.
Au centre du film se tient Adèle Exarchopoulos, qui livre ce qui pourrait bien être l’une des performances les plus marquantes de sa carrière depuis La Vie d’Adèle. Ce qui rend son jeu si remarquable ici, c’est à quel point elle s’éloigne des grands choix d’interprétation traditionnels généralement associés aux histoires d’addiction. Pas de crises d’ivresse exagérées conçues uniquement pour remporter des prix, pas de souffrance théâtrale orchestrée pour susciter une sympathie facile. Au contraire, Adèle Exarchopoulos confère à Garance un naturel effrayant. Elle incarne l’alcoolisme non pas comme un spectacle, mais comme une routine. Sa Garance boit constamment, avec désinvolture, de manière presque imperceptible au début, fonctionnant avec suffisamment de charme et d’intelligence pour se convaincre elle-même et convaincre les autres que tout reste sous contrôle. Cette subtilité devient la plus grande force du film. Nous voyons Garance rater ses répliques au théâtre, trébucher lors d’auditions, se réveiller désorientée dans des lieux inconnus et passer d’un désastre émotionnel à un autre, mais elle trouve toujours une blague, un sourire ou une performance capable de masquer la vérité encore un peu plus longtemps. Adèle Exarchopoulos incarne ce type de personnalité avec une précision douloureuse : l’artiste charismatique et autodestructrice qui peut illuminer une pièce tout en s’effondrant silencieusement à l’intérieur. Son jeu mêle à la fois humour, sensualité, colère, épuisement et vulnérabilité, souvent au sein d’une même scène, et le résultat semble étonnamment authentique plutôt que joué.
L’une des décisions les plus judicieuses du film est sa représentation du monde du théâtre lui-même, qui devient bien plus qu’un simple décor de fond. La réalisatrice Jeanne Herry comprend clairement l’instabilité émotionnelle des métiers artistiques et l’épuisement psychologique qui accompagne la lutte constante pour la validation, la reconnaissance et la survie. Garance n’est pas une actrice célèbre en perte de vitesse ; c’est une artiste en difficulté, coincée dans un cycle sans fin de petites productions, de théâtre pour enfants, de contrats précaires et de compromis humiliants. Certaines des meilleures scènes du film se déroulent en coulisses, où les changements de costumes frénétiques, les répétitions chaotiques, les artistes épuisés et les productions précipitées créent une atmosphère qui semble authentique plutôt que romancée. Il y a une séquence particulièrement mémorable où Garance, encore en pleine gueule de bois de la veille, tente d’expliquer à un groupe d’écoliers à quel point le métier d’acteur est difficile, et cette scène capture parfaitement le ton doux-amer de tout le film : drôle, gênant, triste et douloureusement honnête à la fois. Le film comprend que la frustration artistique alimente souvent directement l’instabilité émotionnelle, et la dépendance de Garance est dépeinte non pas comme un effondrement soudain, mais comme l’accumulation d’années passées à essayer de survivre professionnellement tout en s’éloignant émotionnellement de plus en plus d’elle-même.
Le récit prend une tournure particulièrement captivante lorsque Garance commence à explorer la vie nocturne queer de Paris et finit par rencontrer Pauline, incarnée avec une chaleur discrète par Sara Giraudeau. Heureusement, le film Garance évite de transformer cette relation en mélodrame sensationnaliste ou en exploitation de la sexualité. Au contraire, Jeanne Herry se concentre sur l’intimité émotionnelle et la complexité d’aimer quelqu’un qui ne peut pas encore s’aimer ou se protéger pleinement. Pauline est patiente, équilibrée et émotionnellement mature sans jamais paraître artificielle, et Sara Giraudeau apporte une force tranquille qui équilibre parfaitement le chaos qui émane d’Adèle Exarchopoulos. Leur alchimie fonctionne précisément parce qu’elle semble imparfaitement réelle. Pauline ne sauve pas Garance comme par magie, et le film ne prétend pas non plus que l’amour seul puisse guérir l’addiction, mais leur relation devient le premier véritable ancrage émotionnel que Garance ait rencontré depuis des années. Il y a quelque chose de rafraîchissant et de sincère dans la façon dont le film présente cette romance sans cynisme ni rebondissements manipulateurs. Dans un paysage cinématographique souvent obsédé par la toxicité et la cruauté émotionnelle, le film Garance ose croire que la compassion et la patience comptent encore, même si elles ne suffisent pas à elles seules.
Ce qui rend le film particulièrement efficace, c’est la façon dont il dépeint l’alcoolisme comme une répétition plutôt que comme une catastrophe permanente. Garance boit, s’excuse, rechute, en rit, promet de s’améliorer, puis répète le même comportement encore et encore. Cette structure cyclique peut frustrer certains spectateurs, mais cette frustration fait partie intégrante de l’expérience elle-même. La dépendance est épuisante non seulement pour la personne qui en souffre, mais aussi pour tous ceux qui gravitent autour d’elle, et le film rend remarquablement bien compte de cette fatigue émotionnelle. Le rythme renforce magnifiquement cette sensation. Des années entières semblent s’effacer entre les scènes, donnant l’impression que Garance elle-même ne remarque presque plus le temps qui passe. Les jours se confondent, les souvenirs se fragmentent, et la vie se réduit peu à peu à un simple mode de survie. L’intégration de la période de confinement liée au COVID dans la dernière partie de l’histoire semble également étonnamment organique, fonctionnant comme un amplificateur émotionnel plutôt que comme un simple artifice. L'isolement, l'anxiété et la disparition de la structure sociale deviennent un carburant dangereux pour quelqu'un qui est déjà dépendant de l'alcool, et le film reconnaît subtilement combien de personnes se sont discrètement perdues pendant cette période.
Aussi puissante que soit la première moitié, la seconde partie peine parfois à maintenir la même énergie brute une fois que Garance commence à affronter plus directement la sobriété. Certaines scènes impliquant des médecins et des conversations sur la guérison semblent un peu trop explicatives par rapport au réalisme organique établi auparavant, et l’arc de rédemption simplifie parfois la réalité brutale de la dépendance de longue durée. Certains spectateurs pourraient également trouver le film quelque peu répétitif de par sa conception, en particulier lors des longues séquences où Garance se saoule jusqu’à l’oubli nuit après nuit. Pourtant, même lorsque le scénario devient plus conventionnel, la réalisatrice Jeanne Herry ne perd jamais de vue l’humanité au cœur de l’histoire. Elle refuse de faire de Garance soit un exemple à ne pas suivre, soit une victime sanctifiée. Le film ne la juge jamais, mais il n’excuse jamais non plus les dégâts qu’elle cause. Cet équilibre confère au film Garance une honnêteté émotionnelle que de nombreux drames sur la dépendance ne parviennent pas à atteindre.
Il y a aussi quelque chose de discrètement bouleversant dans la façon dont le film capture l’angoisse des adultes d’aujourd’hui, au-delà de l’alcoolisme lui-même. Sous le récit de la dépendance se cache un portrait plus large de personnes dans la trentaine qui se sentent émotionnellement bloquées bien qu’elles semblent fonctionner normalement en apparence. Garance craint à la fois la médiocrité, la solitude, l’échec, le vieillissement, l’inutilité professionnelle et le vide émotionnel, et l’alcool devient simplement le moyen le plus facile de faire taire temporairement ces peurs. Adèle Exarchopoulos incarne cette panique intérieure avec une subtilité extraordinaire. Même dans les scènes où Garance semble confiante ou drôle, il y a toujours une lueur d’épuisement dans son regard, comme si elle comprenait déjà que son mode de vie actuel ne peut pas durer éternellement. L’impact émotionnel du film provient précisément de cette dualité : Garance est à la fois incroyablement vivante et en train de disparaître lentement.
Si le film Garance ne réinvente peut-être pas complètement le drame de la dépendance, il réussit grâce à l’authenticité et à l’élan émotionnel que Jeanne Herry apporte au sujet, ainsi qu’à la force magnétique de la performance d’Adèle Exarchopoulos. C’est un film désordonné, parfois inégal, parfois trop sentimental, mais indéniablement vivant. Plus important encore, il évite la misère voyeuriste qui caractérise souvent les films sur l’autodestruction. Au contraire, il opte pour l’empathie sans idéaliser la souffrance, l’humour sans minimiser la douleur, et l’espoir sans prétendre que le rétablissement est simple. Le film Garance devient moins un film sur l’alcoolisme en soi qu’un film sur l’art de rester présent dans sa propre vie avant que le temps ne s’écoule complètement.
Garance
Écrit et réalisé par Jeanne Herry
Produit par Hugo Sélignac, Alain Attal, Nicolas Dumont, Philippe Logie
Avec Adèle Exarchopoulos, Sara Giraudeau, Sarajeanne Drillaud
Image : Antoine Cormier
Montage : Laurence Briaud
Musique : Pascal Sangla
Sociétés de production : CHI-FOU-MI Productions, Trésor Films, Artémis Productions, Shelter prod
Distribué par StudioCanal (France)
Dates de sortie : 21 septembre 2026 (France)
Durée : 120 minutes
Vu le 22 mai 2026 à Paris Pathe Palace, salle 01 siège B11
Note de Mulder: