
| Titre original: | Dossier 137 |
| Réalisateur: | Dominik Moll |
| Sortie: | Cinéma |
| Durée: | 115 minutes |
| Date: | 19 novembre 2025 |
| Note: |
Il y a quelque chose de immédiatement captivant dans la manière dont la réalisateur et co-scénariste Dominik Moll aborde le film Dossier 137, non pas comme un reportage tapageur ou un sermon politique pompeux, mais comme une descente lente et méthodique dans les rouages d’un système qui prétend s’autocontrôler tout en révélant sans cesse à quel point il résiste à un véritable examen minutieux. Se déroulant au lendemain des manifestations des Gilets jaunes qui ont secoué la France fin 2018, le film part d’un postulat qui semble presque trompeusement familier : un enquêteur des affaires internes rouvre l’enquête sur les circonstances entourant un jeune homme gravement blessé lors d’une manifestation. Mais ce qui rend le film plus percutant qu’un simple polar procédural, c’est la manière dont Dominik Moll et le co-scénariste Gilles Marchand transforment cette enquête en quelque chose de plus vaste et de plus troublant : le portrait d’un pays qui se regarde dans le miroir et n’apprécie guère ce qu’il y voit. Plutôt que de rechercher des rebondissements dramatiques au sens traditionnel du thriller, le film accumule l’angoisse à travers la paperasserie, les interrogatoires de témoins, les images de vidéosurveillance, les rapports techniques, les témoignages évasifs et la répétition épuisante d’un langage institutionnel conçu pour brouiller les responsabilités. C’est un cinéma fondé sur la friction plutôt que sur le spectacle, et ce choix confère à l’histoire un poids déconcertant.
Au centre de tout cela se trouve Léa Drucker, dont l’interprétation de Stéphanie Bertrand est la plus grande force du film et sans doute la raison pour laquelle l’ensemble de la structure tient si bien la route. Elle n’incarne pas son personnage comme une justicière héroïque ou une martyre brisée, ce qui aurait été le piège le plus facile dans lequel un film comme celui-ci aurait pu tomber. Au contraire, Léa Drucker nous présente une femme intelligente, disciplinée, maîtresse de ses émotions et d’une détermination tranquille, dont le professionnalisme s’avère plus captivant que ne pourrait l’être n’importe quelle explosion de colère conventionnelle. Stéphanie Bertrand travaille pour l’IGPN, l’organisme français de contrôle interne de la police, et le film ne nous laisse jamais oublier l’ambiguïté de cette position : elle est à la fois au sein de l’institution et contrainte de la juger, une policière enquêtant sur des policiers, censée faire respecter la responsabilité sans véritablement rompre les loyautés fragiles du monde qui l’a façonnée. Cette contradiction confère au personnage une texture dramatique d’une richesse inhabituelle. Plus elle avance dans l’enquête, plus le film nous fait comprendre qu’elle n’est pas seulement confrontée aux mensonges de policiers individuels, mais aussi aux limites de sa propre croyance en l’utilité du système qu’elle sert. Léa Drucker incarne tout cela avec une précision presque chirurgicale, ne laissant transparaître la colère, la fatigue, le doute et une décence obstinée que par de brefs éclairs maîtrisés, ce qui rend ces moments d’autant plus percutants.
L'affaire qui l'obsède concerne Guillaume Girard, un jeune homme qui a subi des blessures dévastatrices et qui ont bouleversé sa vie après avoir été frappé à la tête pendant les émeutes, et le film est suffisamment intelligent pour ne pas exploiter sa souffrance à des fins mélodramatiques. En fait, l'un des choix les plus marquants de Dossier 137 est la fréquence à laquelle Guillaume Girard est absent de l'écran, alors même que son corps meurtri reste le centre moral de l'histoire. À travers le chagrin et la détermination de sa mère, Joëlle Girard, incarnée avec une dignité poignante par Sandra Colombo, le film revient sans cesse sur la vérité humaine fondamentale cachée sous le langage administratif : il ne s’agit pas seulement d’un dossier, pas seulement d’un numéro, pas seulement d’une plainte de plus perdue dans une montagne de paperasse post-manifestation, mais d’une vie brisée et d’une famille dont la confiance en la justice s’est déjà épuisée avant même que l’enquête ne commence véritablement. Il y a une ironie particulièrement amère dans le fait que Guillaume Girard et ses proches soient venus à Paris non pas en militants endurcis, mais presque avec l’espoir naïf de participer à la fois à une manifestation et à une sortie en famille, un détail qui confère au film l’un de ses courants sous-jacents les plus obsédants. La violence à laquelle ils sont confrontés semble d’autant plus brutale qu’elle se heurte à des attentes si ordinaires, presque innocentes. Cette banalité trahie plane sur l’ensemble du film.
Ce qui élève Dossier 137 au-delà d’un simple polar efficace, c’est la manière dont Dominik Moll refuse les raccourcis romantiques. Il n’y a pas de percées médico-légales miraculeuses, pas de révélations cinématographiques tirées d’une image opportunément améliorée, pas d’affrontement cathartique où la vérité balaye soudainement la corruption. Au contraire, l’enquête se déroule à travers des impasses, des indices partiels, des déclarations contradictoires et l’élasticité exaspérante des récits officiels. Les policiers justifient chaque détail incriminant par un détail technique, un angle manquant, une exception procédurale, un argument de légitime défense, ou l’argument familier selon lequel des circonstances extrêmes justifiaient un comportement extraordinaire. L’intelligence du film réside dans le fait de montrer à quel point ces échappatoires peuvent paraître plausibles lorsqu’elles sont formulées dans le vocabulaire calme des institutions. L’un des aspects les plus troublants de Dossier 137 est précisément celui-ci : les mensonges ne sont pas flamboyants, ils sont poliment bureaucratiques. La photographie austère de Patrick Ghiringhelli et le montage rigoureusement maîtrisé de Laurent Rouan renforcent magnifiquement cette atmosphère, en maintenant un style visuel suffisamment sobre pour que le moindre changement de rythme prenne soudainement une importance capitale. L’intégration de textures d’archives, d’images filmées avec un téléphone et d’images de vidéosurveillance ne fait jamais figure de gadget ; elle souligne la tension centrale du film, à savoir qu’à une époque saturée d’images, même les preuves enregistrées ne garantissent pas automatiquement la justice. La caméra peut bien capturer l’événement, mais c’est l’institution qui continue de négocier sa signification.
Le film tire également une force considérable de la manière dont il élargit le cadre sans jamais perdre sa focalisation. Dossier 137 traite indéniablement de la violence policière, mais il traite tout autant de la fracture sociale, de la méfiance publique, de la question raciale et de la manière dont les États démocratiques justifient la répression lorsqu’ils sont confrontés à des troubles qu’ils ne savent pas comment absorber. À cet égard, l’apparition d’Alicia, incarnée avec une intensité remarquable par Guslagie Malanda, devient l’un des tournants clés du film. Ses scènes comptent parmi les meilleures du film, car elles brisent toute illusion persistante selon laquelle l’histoire pourrait se résumer simplement à la rédemption d’un « bon flic ». À travers son refus méfiant de faire confiance à la police, même lorsque Stéphanie Bertrand semble sincère, le film met à vif une blessure plus profonde : la justice n’est pas vécue de manière égale, et de nombreuses victimes d’abus policiers ne bénéficient jamais d’une telle attention. Guslagie Malanda insuffle à ces moments une fureur contenue qui redéfinit l’ensemble de l’enquête. Soudain, la question n’est plus seulement de savoir si les policiers coupables seront identifiés, mais si un système si marqué par la hiérarchie, la défensive et l’empathie sélective pourra jamais convaincre le public que ses mécanismes de recherche de la vérité sont autre chose que pure façade. C’est là que Dominik Moll fait preuve d’une réelle perspicacité, car il permet au film de dénoncer non seulement la brutalité elle-même, mais aussi les conditions sociales qui font que la responsabilité semble exceptionnelle plutôt que normale.
Il y a, certes, des moments où la texture procédurale délibérée du film risque de paraître un peu trop schématique, et certains spectateurs trouveront peut-être que Dominik Moll met parfois en avant ses intentions thématiques avec plus de clarté que de subtilité. Quelques scènes domestiques mettant en scène le fils de Stéphanie Bertrand, Victor, interprété par Solàn Machado-Graner, et son ex-mari Jérémy, interprété par Stanislas Merhar, sont plus fonctionnelles que révélatrices, clairement là pour extérioriser la position partagée de la protagoniste entre devoir professionnel et identité personnelle. Pourtant, même ces passages ont leur valeur, car ils ancrent le politique dans l’intime. Le motif récurrent du chat, qui aurait pu sembler déplacé dans un autre film, fonctionne en réalité comme un contrepoint étrangement tendre à la froideur environnante, d’autant plus qu’il révèle le besoin de Stéphanie Bertrand de moments de bienveillance et de contrôle dans un monde où les deux lui échappent. Le contraste entre les décors institutionnels grisâtres et la brève chaleur de la vie familiale n’est pas vraiment subtil, mais il est efficace. Plus important encore, la retenue émotionnelle du film s’avère être l’une de ses vertus. Plutôt que de nous servir l’indignation à la cuillère, il laisse la frustration s’accumuler, et dans la dernière ligne droite, cette frustration devient presque insupportable. Lorsque l’enquête aboutit enfin à une forme de vérité, le résultat ne ressemble pas à une victoire. On a l’impression d’être confronté à la terrible insignifiance de ce que la vérité peut accomplir une fois que le pouvoir a déjà décidé de ce qui est acceptable.
C’est ce qui fait finalement de Dossier 137 un film si fort et qui donne à réfléchir. Il comprend que la question la plus dévastatrice n’est pas Qui l’a fait ?, mais Qu’est-ce qui change une fois que nous le savons ? Dominik Moll retourne l’architecture familière du polar policier et aboutit à quelque chose de bien plus brutal : un film où la compétence, la rigueur et l’honnêteté ne suffisent pas à vaincre une structure conçue pour se protéger elle-même avant tout. Grâce au superbe travail de Léa Drucker, à l’écriture mesurée de Dominik Moll et Gilles Marchand, et au refus du film de se réfugier dans une conclusion morale facile, Dossier 137 s’impose comme une analyse dense, d’actualité et profondément troublante de la violence institutionnelle et de la fragilité démocratique. Ce n’est pas un film facile à regarder, et ce n’est pas son but, mais il est captivant et reste gravé dans l’esprit précisément parce qu’il refuse au public le réconfort de croire qu’une affaire résolue peut réparer un système défaillant.
Dossier 137
Réalisé par Dominik Moll
Écrit par Dominik Moll et Gilles Marchand
Produit par Carole Scotta, Caroline Benjo, Barbara Letellier et Simon Arnal
Avec Léa Drucker, Jonathan Turnbull, Mathilde Roehrich, Guslagie Malanda, Stanislas Merhar, Sandra Colombo, Valentin Campagne, Mathilde Riu, Côme Péronnet, Solàn Machado-Graner, Théo Costa-Marini, Théo Navarro-Mussy, Florence Viala
Directeur de la photographie : Patrick Ghiringhelli
Montage : Laurent Rouan
Musique : Olivier Marguerit
Sociétés de production : Haut et Court, France 2 Cinéma
Distribution : Haut et Court (France)
Dates de sortie : 15 mai 2025 (Cannes), 19 novembre 2025 (France)
Durée : 115 minutes
Vu le 1 avril 2026 au cinéma Le Grand Rex
Note de Mulder: