Alter Ego

Alter Ego
Titre original:Alter Ego
Réalisateur:Nicolas Charlet, Bruno Lavaine
Sortie:Cinéma
Durée:104 minutes
Date:04 mars 2026
Note:
Alex a un problème : son nouveau voisin est son sosie parfait. Avec des cheveux. Un double en mieux, qui va totalement bouleverser son existence.

Critique de Mulder

Avec Alter ego, Nicolas Charlet et Bruno Lavaine reviennent sur un terrain qu'ils cultivent depuis près de deux décennies : la frontière fragile entre l'absurde et le malaise existentiel, entre le grotesque et le douloureusement reconnaissable. Présenté en avant-première au Festival du film comique de l'Alpe d'Huez, où Laurent Lafitte a remporté à juste titre le prix du meilleur acteur, le film apparaît à la fois comme l'aboutissement et la réinvention de leur obsession de longue date pour la dualité, déjà explorée dans La Personne aux deux personnes et Le Grand Méchant Loup. Ici, le concept est d'une simplicité désarmante : et si votre voisin était votre double exact... mais en mieux ? Pas métaphoriquement meilleur, mais concrètement, humiliant, offensivement supérieur, avec une chevelure épaisse, un charisme naturel, un talent professionnel et une femme qui semble sculptée par l'envie elle-même. C'est le genre de concept ambitieux qui pourrait rappeler le surréalisme ludique de Quentin Dupieux, mais Nicolas Charlet et Bruno Lavaine étirent leur prémisse sur une durée généreuse osant maintenir le malaise plutôt que de simplement le faire exploser dans des punchlines.

L'histoire suit Alex Floutard, un banlieusard chauve et discrètement insatisfait, interprété avec une élasticité étonnante par Laurent Lafitte, qui semble savourer chaque spasme d'insécurité. Alex mène une vie modestement confortable avec sa femme Nathalie, interprétée par Blanche Gardin, jusqu'à ce qu'Axel, son double avec des cheveux, emménage dans la maison identique voisine. Le film construit habilement sa symétrie à travers des noms anagrammatiques, des bureaux en miroir, des pavillons jumeaux qui ne se distinguent que par leur décoration, et même un chevauchement professionnel dans la même entreprise. Mais ce qui élève la comédie, c'est le fait exaspérant que personne d'autre ne voit la ressemblance. Ni sa femme, ni ses collègues, ni son fils, personne. Lorsque Alex suggère prudemment que son voisin lui semble étrangement familier, Nathalie le compare plutôt à une personnalité de la télévision. Dans ce petit moment dévastateur, le film se met en place : il ne s'agit pas seulement d'une comédie d'erreur d'identité, mais d'une étude de l'humiliation invisible.

Alors que la supériorité d'Axel devient de plus en plus insupportable (il est plus gentil, plus en forme, plus doué professionnellement, marié à une femme magnifique incarnée par Olga Kurylenko, et dispose même d'un sauna), le film se transforme en un portrait de paranoïa qui semble malheureusement très contemporain. Nicolas Charlet et Bruno Lavaine comprennent que la jalousie est rarement explosive au début ; elle couve, s'envenime et se transforme en quelque chose de grotesque. La descente aux enfers d'Alex n'est pas marquée par de grands gestes, mais par des fixations mesquines, des comparaisons obsessionnelles et une pensée conspirationniste digne d'une cour de récréation, qui reflète de manière inquiétante un climat social plus large obsédé par l'image de soi et la performance. En ce sens, le film traite moins d'un double littéral que de la tyrannie de la comparaison à l'ère de la perfection soigneusement orchestrée, un monde où quelqu'un d'autre semble toujours vivre votre vie mieux que vous.

Sur le plan formel, les réalisateurs font un choix intrigant : ils résistent à la supercherie numérique. La double performance repose principalement sur un cadrage classique en champ-contrechamp, un blocage minutieux et la discipline physique de Laurent Lafitte, qui module sa posture, son regard et son rythme pour créer deux présences distinctes. L'image elle-même a un aspect légèrement surexposé et cotonneux, avec des contours flous, suggérant que nous assistons peut-être à un dénouement subjectif plutôt qu'à une réalité objective. Axel est-il réel ? Est-il une projection de la crise de la quarantaine d'Alex ? Le film refuse de clarifier les choses, et cette ambiguïté renforce son dernier acte, qui vire vers un crescendo joyeusement cauchemardesque. Dans une scène particulièrement frappante qui se déroule au coin des maisons jumelles, la géométrie spatiale elle-même semble s'incliner sous la désintégration mentale d'Alex – un moment réalisé sans spectaculaire, en s'appuyant uniquement sur le jeu des acteurs et le cadrage.

Les seconds rôles ajoutent une texture délicieuse à cet univers décalé. Marc Fraize vole la vedette avec son absurdité en incarnant un collègue perpétuellement confus, incarnant la stupidité bureaucratique avec un brio impassible, tandis que Zabou Breitman en tant que patronne de l'entreprise, injecte une satire surréaliste du monde de l'entreprise qui frôle la caricature sans jamais perdre de son mordant. Même les détails en arrière-plan (les noms des entreprises dans la zone industrielle, l'absurdité du bureau-placard utilisé pour mettre les employés à l'écart) contribuent à créer un monde à la fois exacerbé et étrangement familier. L'humour oscille entre le malaise et l'observation sociale acérée, et fonctionne particulièrement bien lorsque le scénario cesse d'accumuler les gags et laisse plutôt l'amertume d'Alex s'épanouir naturellement.

Cela dit, le film n'est pas sans défauts. La partie centrale dérive parfois vers une répétition épisodique, avec des scènes qui semblent être des variations sur le même thème d'irritation croissante. La durée généreuse, bien qu'ambitieuse, dilue parfois la finesse du concept, et on sent qu'un montage un peu plus serré aurait pu amplifier l'impact. Pourtant, même dans ses moments les plus faibles, le film reste animé par la performance intrépide qui le caractérise. Regarder Laurent Lafitte se disputer avec lui-même, parfois littéralement face à face, est une véritable leçon de maîtrise de l'absurde. On y retrouve des échos fugaces de la fascination de Charlie Kaufman pour l'identité fracturée, mais sans le désespoir métaphysique ; au contraire, Nicolas Charlet et Bruno Lavaine dirigent leur satire directement vers la médiocrité quotidienne et l'ego masculin blessé.

Ce qui reste finalement, c'est le mouvement final irrévérencieux du film, qui embrasse ses sous-entendus fantastiques sans renoncer à son mordant social. Le meilleur moi n'est pas seulement un rival, mais un miroir qui refuse de flatter. En ce sens, le film transcende son aspect comique et devient une fable sur le dégoût de soi dans une société compétitive, sur la violence silencieuse de la comparaison et sur les récits fragiles que nous construisons pour préserver notre dignité. Il est absurde, parfois inégal, parfois indulgent, mais indéniablement audacieux.

Alter Ego s'impose comme l'une des comédies françaises les plus audacieuses de ces dernières années : imparfaite mais fascinante, abrasive mais étrangement empathique. Il confirme que Nicolas Charlet et Bruno Lavaine restent des voix singulières dans le paysage de la satire contemporaine, et il consolide la réputation de Laurent Lafitte comme l'un des acteurs les plus polyvalents de sa génération. Pour son postulat inventif, ses performances intrépides et son exploration mordante de la jalousie ordinaire poussée à des extrêmes délirants,

Alter ego
Écrit et réalisé par Nicolas et Bruno
Produit par Mathieu Verhaeghe et Thomas Verhaeghe
Avec Laurent Lafitte, Blanche Gardin, Olga Kurylenko, Marc Fraize, Zabou Breitman, Giovanni Pucci, Bertrand Goncalves, Léo Garcia, Olivier Brabant, Olivier Bayart, Emmanuel Plovier, Hervé Hague
Directeur de la photographie : David Chizallet
Montage : Zaïm Derraz
Musique : Nicolas Errèra
Sociétés de production : Atelier de production
Distribution : Tandem (France)
Date de sortie : 4 mars 2026 (France)
Durée : 104 minutes

Vu le 6 janvier 2026 au Club Marbeuf

Note de Mulder: