Ce qu’il reste de nous

Ce qu’il reste de nous
Titre original:Allly baqi mink
Réalisateur:Cherien Dabis
Sortie:Cinéma
Durée:146 minutes
Date:11 mars 2026
Note:
De 1948 à nos jours, trois générations d'une famille palestinienne portent les espoirs et les blessures d'un peuple. Une fresque où se rencontrent histoire et intimité.

Critique de Mulder

Il y a des films qui tentent de raconter l'histoire, et puis il y a des films qui tentent de la porter, d'en supporter le poids dans leur corps, dans leurs silences, dans le tremblement de la voix d'un père lorsqu'il se souvient des oranges qui nourrissaient autrefois une reine. Ce qu’il reste de nous, écrit, réalisé et interprété par Cherien Dabis, appartient résolument à cette dernière catégorie. Couvrant plus de sept décennies, de la Nakba de 1948 au présent troublé, le film suit une famille palestinienne sur trois générations, non pas pour résumer le conflit israélo-palestinien à la manière d'un manuel scolaire, mais pour dramatiser la façon dont la violence politique s'infiltre dans la sphère privée, remodelant la masculinité, la parentalité, la mémoire et même le vocabulaire moral de la survie. Il s'agit d'une saga ambitieuse, souvent déchirante, qui comprend quelque chose d'essentiel : l'histoire n'est pas une force abstraite, c'est une série d'humiliations, de compromis, d'actes d'amour et de choix insupportables faits autour d'une table de cuisine ou à un poste de contrôle.

Le film s'ouvre en 1988, pendant la première Intifada, avec l'adolescent Noor qui court à travers la Cisjordanie avant d'être pris dans une fusillade. Le choc de ce moment est immédiatement recadré par Hanan, la mère de Noor, interprétée avec un calme grave par Cherien Dabis, qui s'adresse directement à la caméra. Pour comprendre son fils, insiste-t-elle, il faut comprendre son grand-père. S'ensuit une exploration temporelle qui commence en 1948, où Sharif, incarné dans sa jeunesse par Adam Bakri, est un riche cultivateur d'oranges à Jaffa, s'accrochant à ses terres alors que les milices sionistes avancent. Cherien Dabis résiste judicieusement au spectaculaire ; les bombes tombent, mais la caméra s'attarde plutôt sur les rituels domestiques : une poésie récitée à un enfant effrayé, un dîner interrompu par des tirs d'obus. La perte de son foyer n'est pas mise en scène comme une grande tragédie, mais comme une lente incrédulité. Lorsque Sharif finit par tout perdre (ses terres, ses moyens de subsistance, sa dignité), il ne s'agit pas seulement d'un déplacement, mais de la première fracture dans une lignée de paternité.

En 1978, Sharif réapparaît, désormais interprété par le regretté Mohammad Bakri, dont le visage buriné porte les traces de trois décennies d'exil. Vivant dans des conditions précaires en Cisjordanie occupée avec son fils Salim, incarné avec une retenue poignante par Saleh Bakri, le film s'enfonce dans un terrain émotionnellement plus complexe. Salim est professeur de littérature, un homme qui croit que la survie passe par le regard baissé et le silence mesuré. Son père estime que la mémoire elle-même est une forme de résistance. La tension générationnelle entre fierté et pragmatisme n'est pas abstraite : elle éclate dans l'une des scènes les plus bouleversantes du film, lorsque des soldats israéliens arrêtent Salim et son jeune fils Noor sur le chemin du retour. Contraint de s'humilier sous la menace d'une arme, Salim choisit l'humiliation plutôt que le martyre, convaincu qu'il protège ainsi son enfant. Mais à travers les yeux de Noor, nous assistons à autre chose : l'effondrement de l'invincibilité paternelle. C'est une scène qui résume la question centrale du film : à quoi ressemble la résistance lorsque votre enfant vous regarde ?

Cherien Dabis structure le récit de manière délibérément non linéaire, mais l'architecture émotionnelle reste claire : le traumatisme se transmet de génération en génération. Noor, interprété dans son enfance par Sanad Alkabareti et à l'adolescence par Muhammad Abed Elrahman, grandit déchiré entre la défiance de son grand-père et la prudence de son père. Lorsque le film revient en 1988 et que Noor est gravement blessé lors d'une manifestation, l'histoire passe d'une chronique politique à une épreuve morale. Les retards bureaucratiques, les couloirs d'hôpital et les consultations à voix basse remplacent les affrontements dans la rue. Ce qui aurait pu devenir polémique devient au contraire profondément humain : Salim et Hanan sont confrontés à une décision déchirante concernant le don d'organes, un geste qui pourrait sauver des vies israéliennes. L'ironie est presque insupportable. Pourtant, ici, Cherien Dabis refuse la catharsis facile. Elle se demande si l'humanité peut survivre à la haine sans devenir naïve, si la compassion est une capitulation ou la forme la plus radicale de résistance.

Techniquement, le film est sobre plutôt que flamboyant. Le directeur de la photographie Christopher Aoun privilégie les plans larges composés et les gros plans intimes qui mettent en valeur la géographie des visages autant que celle du territoire. Les orangeraies de Jaffa brillent d'une lumière dorée, tandis que les quartiers des réfugiés semblent étouffants sans pour autant recourir à des excès visuels. S'il y a une faiblesse, elle réside dans les passages du début de 1948, où l'exposition tend parfois vers le didactisme, comme si le film craignait que son public ne connaisse pas suffisamment l'histoire. Mais au fil des décennies, les personnages gagnent en profondeur, deviennent moins symboliques et plus douloureusement réels. Saleh Bakri, en particulier, livre une performance d'une extraordinaire nuance (les épaules perpétuellement tendues, le regard assombri par le compromis) incarnant un homme qui croit que l'endurance est un acte héroïque, même si son fils la qualifie de lâcheté.

Le dernier acte du film, qui se déroule en 2022, risque de verser dans le sentimentalisme lorsque Salim et Hanan retournent dans une Jaffa transformée, entrant dans un paysage qui ne les reconnaît plus. Pourtant, même ici, Cherien Dabis ancre l'émotion dans l'expérience vécue plutôt que dans la rhétorique. Les derniers instants ne promettent pas la justice ; ils offrent quelque chose de plus discret : la continuité. L'identité persiste. La mémoire persiste. La terre a peut-être été rebaptisée, mais le chagrin a sa propre cartographie. Le titre, Ce qu’il reste de nous, ne fait finalement pas référence à la propriété ou à la politique, mais aux vestiges de l'humanité qui ne peuvent être confisqués.

Si le film tend parfois vers le mélodrame et dépasse sa durée idéale, il s'agit là d'excès de conviction plutôt que de calcul. Cherien Dabis a créé une œuvre dont la perspective est résolument partisane, mais dont la quête émotionnelle est universelle. Ce n'est pas un film neutre mais il est profondément attaché à la complexité, résistant à la caricature même s'il condamne la violence systémique. Surtout, il comprend que les combats les plus profonds ne se livrent pas avec des armes, mais au sein des familles : entre pères et fils, entre mémoire et survie, entre rage et grâce.

Ce qu'il reste de nous
Écrit et réalisé par Cherien Dabis
Produit par Thanassis Karathanos, Cherien Dabis, Martin Hampel, Karim Amer
Avec Saleh Bakri, Cherien Dabis, Mohammad Bakri, Adam Bakri, Maria Zreik, Muhammad Abed Elrahman, Sanad Alkabareti, Salah El Din
Photographie : Christopher Aoun
Montage : Tina Baz
Musique : Amine Bouhafa
Sociétés de production : Pallas Film, Displaced Pictures, Nooraluna Productions, Twenty Twenty Vision, AMP Filmworks, ZDF, Arte
Distribution : Watermelon Pictures (États-Unis), Nour Films (France)
Dates de sortie : 25 janvier 2025 (Sundance), 5 janvier 2026 (États-Unis), 11 mars 2026 (France)
Durée : 146 minutes

Vu le 5 mars 2026 à l’UGC Ciné-cité Les Halles, salle 6

Note de Mulder: