Anemone – Les racines du mensonge

Anemone – Les racines du mensonge
Titre original:Anemone
Réalisateur:Ronan Day-Lewis
Sortie:Cinéma
Durée:126 minutes
Date:25 mars 2026
Note:
Cela fait 10 ans que Ray Stroker s'est exilé dans une forêt reculée d'Angleterre, coupé du monde et de sa famille. Mais lorsque celle-ci décide de renouer avec lui, les traumatismes de chacun refont surface. Après une décennie de silence, le moment est venu pour Ray d'affronter ses secrets.

Critique de Mulder

Il existe une sorte d'électricité cinématographique particulière qui ne se produit que lorsqu'un film sait qu'il a une force de la nature en son centre et Anémone s'appuie sur cette vérité avec une franchise presque désarmante. Le film comprend exactement ce que signifie le retour de Daniel Day-Lewis devant la caméra après des années d'absence : chaque silence devient un défi, chaque regard un paragraphe, chaque mouvement dans cette cabane forestière exiguë un morceau de l'histoire du personnage. Réalisé par Ronan Day-Lewis (et co-écrit par Ronan Day-Lewis et Daniel Day-Lewis), le film présente ce retour non pas comme un tour d'honneur, mais comme une exhumation : un homme nommé Ray Stoker, ancien soldat, exilé depuis des décennies, vivant dans une cabane solitaire construite de ses propres mains quelque part dans le nord de l'Angleterre, avec pour seules compagnons la radio, le poêle et le rituel obstiné de la survie pour empêcher les jours de se confondre les uns avec les autres. Le postulat est presque théâtralement minimaliste : le frère de Ray, Jem Stoker, arrive comme un émissaire du monde des vivants et pourtant, le film habille cette simplicité d'un instinct pictural pour la composition, le temps, la texture et l'intrusion symbolique, comme si la nature elle-même essayait constamment de traduire le traumatisme des hommes en quelque chose de visible.

La première partie joue sur le langage retenu, ce qui est à la fois le choix le plus audacieux du film et celui qui divise le plus. Sean Bean fait de Jem Stoker un homme de retenue et de devoir, religieux, prudent, essayant de faire ce qui est juste sans raviver de mauvais souvenirs, tandis que Daniel Day-Lewis fait de Ray un être humain à l'allure animale, crispé et méfiant, presque offensé par la présence d'un autre cœur qui bat dans son environnement. Leurs premiers échanges sont presque muets : brossage de dents, repas, coupe de bois, prières murmurées, regards qui refusent de s'adoucir. C'est captivant, comme l'est une pièce fermée à clé quand on est sûr que quelque chose à l'intérieur est sur le point de se briser, mais cela risque aussi de donner l'impression d'un film qui entretient la tension grâce à l'atmosphère. Ben Fordesman filme la forêt avec une patience inquiétante  tandis que Bobby Krlic impose une pression musicale lourde et monotone qui peut être hypnotique au début, puis commence progressivement à souligner la tendance du film à tourner en rond plutôt qu'à avancer. Lorsque le film revient à la famille abandonnée par Ray, le contraste est saisissant : la cabane semble authentique et vivante, tandis que la partie domestique semble souvent esquissée, fonctionnelle, là pour justifier le voyage de retour plutôt que pour exister par elle-même sur le plan émotionnel.

Lorsque Ray finit par parler, le film, pour le meilleur et pour le pire, devient un moteur de monologues. La première histoire longue que Ray raconte (sur la vengeance contre un prêtre abusif) est mise en scène comme un défi lancé au public, mais c'est aussi la preuve la plus claire de ce que Daniel Day-Lewis peut faire lorsqu'on lui donne un langage percutant : il transforme le grotesque en arme narrative, l'humour noir en dégoût de soi, la performance en confession, tout en vous laissant dans l'incertitude quant à savoir si la confession est entièrement « vraie » ou émotionnellement vraie. C'est le genre de scène que les gens raconteront après coup avec un regard qui dit Je n'arrive pas à croire qu'ils soient allés jusque-là, et qui fait l'effet d'une anecdote perverse que vous n'avez pas demandé à entendre mais que vous ne pouvez pas oublier, en partie parce que la prestation est si maîtrisée qu'elle en devient hypnotique. Plus tard, lorsque le film aborde le passé militaire de Ray et les séquelles persistantes du traumatisme de l'époque des Troubles qui a façonné ces hommes, le ton passe d'une bravade dégoûtante à une révélation brute et là encore, le film est à son apogée lorsqu'il s'efface simplement pour laisser l'acteur travailler. Dans ces passages, Anemone prend soudainement l'allure du drame intimiste et sobre qu'il souhaite être : deux frères qui tentent de cohabiter avec ce qui les a détruits, l'un s'accrochant à la foi, l'autre y étant allergique, tous deux pris au piège dans un cycle où la violence engendre la violence et où le silence devient un héritage.

Mais la vérité frustrante est qu'Anémone ne cesse d'interrompre sa meilleure version. Ronan Day-Lewis a clairement un œil mais les fioritures expressionnistes du film ne renforcent pas toujours le sens, elles le brouillent plutôt. Il y a des images surréalistes et des intrusions mystiques (une créature étrange, des touches hallucinatoires, une tempête de grêle quasi biblique) qui visent à créer un effet étrange, mais elles apparaissent souvent comme un symbolisme importé plutôt que comme une inévitabilité émotionnelle, et le dernier acte du film s'appuie tellement sur ce registre qu'il risque de briser la colonne vertébrale naturaliste qu'il a mis si longtemps à construire. Sur le plan structurel, le montage peut sembler irrégulier et étrangement déséquilibré  et le déséquilibre de l'histoire devient difficile à ignorer : Ray a droit à des répliques explosives, tandis que Jem et Nessa sont trop souvent là pour inciter, réagir, s'inquiéter et attendre. Même lorsque Samantha Morton se voit offrir un moment de puissance vocale, on sent à quel point le film aurait pu être plus riche si sa vie intérieure et les sacrifices de Sean Bean avaient permis de complexifier Ray plutôt que de simplement le cadrer, et si le personnage de Brian, interprété par Samuel Bottomley, avait été écrit comme quelque chose de plus qu'un symbole meurtri de la rage de la prochaine génération.

Au final, on sort du film avec l'impression que celui-ci est à la fois une première ouvre remarquable mais inégale qui contient des passages d'une véritable grâce cinématographique, mais qui confond un peu trop souvent le poids et la profondeur. Ronan Day-Lewis est très prometteur, notamment dans la façon dont il filme les visages en silence et les paysages menaçants ; on devine les contours d'un futur cinéaste avec une signature visuelle distinctive, même si la narration n'est pas encore assez rigoureuse pour être à la hauteur des images. Pourtant, l'expérience est difficile à oublier, en grande partie parce que Daniel Day-Lewis reste ce qu'il a toujours été : un acteur capable de réduire une pièce de sa présence, de transformer une pause en accusation, de transformer un simple discours en une histoire humaine digne d'un film entier. Anemone ne mérite pas entièrement ses tempêtes, ses symboles ou ses grandes déclarations, mais il offre quelque chose de plus rare que la cohérence : la sensation de voir une collaboration familiale atteindre quelque chose d'intime, de laid et de réel, et parfois, par moments, le toucher réellement.

Anémone
Réalisé par Ronan Day-Lewis
Écrit par Ronan Day-Lewis, Daniel Day-Lewis
Produit par Dede Gardner, Jeremy Kleiner
Avec Daniel Day-Lewis, Sean Bean, Samantha Morton
Directeur de la photographie : Ben Fordesman
Montage : Nathan Nugent
Musique : Bobby Krlic
Société de production : Plan B Entertainment
Distribution : Focus Features (États-Unis), Universal Pictures (international), Condor distribution (France)
Dates de sortie : 28 septembre 2025 (NYFF), 3 octobre 2025 (États-Unis), 25 mars 2026 (France)
Durée : 126 minutes

Vu le 23 février 2026 au Pathe Palace, salle 1

Note de Mulder: