L’Affaire Bojarski

L’Affaire Bojarski
Titre original:L’Affaire Bojarski
Réalisateur:Jean-Paul Salomé
Sortie:Cinéma
Durée:128 minutes
Date:14 janvier 2026
Note:
Jan Bojarski, jeune ingénieur polonais, se réfugie en France pendant la guerre. Il y utilise ses dons pour fabriquer des faux papiers pendant l’occupation allemande. Après la guerre, son absence d’état civil l’empêche de déposer les brevets de ses nombreuses inventions et il est limité à des petits boulots mal rémunérés… jusqu’au jour où un gangster lui propose d’utiliser ses talents exceptionnels pour fabriquer des faux billets. Démarre alors pour lui une double vie à l’insu de sa famille. Très vite, il se retrouve dans le viseur de l’inspecteur Mattei, meilleur flic de France.

Critique de Mulder

Dans L’Affaire Bojarski, Jean-Paul Salomé exhume un pan méconnu de l’histoire criminelle française pour en faire un portrait d’homme avant d’être un simple film de genre. Le cinéaste s’empare de la trajectoire de Jan Bojarski, ingénieur polonais devenu le plus redoutable faux-monnayeur de l’après-guerre, et refuse d’en faire un bandit spectaculaire. Ce qui frappe d’emblée, c’est la manière presque humble dont le récit s’installe : ateliers exigus, gestes minutieux, silences épais. Le film regarde son héros comme un artisan obsessionnel plus que comme un malfrat. Cette approche, nourrie par un important travail documentaire donne au long métrage une densité singulière, proche d’un polar psychologique à l’ancienne, où l’enjeu n’est pas l’action mais la lente fabrication d’un destin clandestin.

La grande force du film tient à l’interprétation magnétique de Reda Kateb, qui prête à Ceslaw Jan Bojarski une présence presque minérale. Il compose un homme opaque, retranché derrière son intelligence technique, dont les émotions ne filtrent que par infimes fissures. À ses côtés, Sara Giraudeau incarne Suzanne, épouse maintenue dans un entre-deux douloureux, oscillant entre soupçon et déni. Leur couple n’est jamais traité comme un simple décor dramatique : il devient le laboratoire intime du mensonge, cette zone où l’amour se heurte à l’obsession. On sent combien Jean-Paul Salomé, aidé à l’écriture par Bastien Daret et Delphine Gleize, a cherché à éviter la caricature de la femme sacrifiée pour construire un personnage traversé par des contradictions crédibles.

Le duel à distance entre Jan Bojarski et l’inspecteur Mattei, interprété par Bastien Bouillon, constitue l’ossature du récit. Plutôt qu’une traque bruyante, le film met en scène une fascination réciproque, presque élégante. Bastien Bouillon donne au policier une raideur dandy, un phrasé d’un autre temps, comme s’il sortait d’un film de Jean-Pierre Melville. Les rares face-à-face, notamment la scène imaginée dans un hôtel de Vichy, possèdent une tension feutrée où chacun semble reconnaître dans l’autre son double inversé. Autour d’eux, Pierre Lottin apporte une touche plus rugueuse, dessinant un complice fantasque qui rappelle le passé immigré du héros et l’ancrage populaire de l’affaire.

Pourtant, cette matière romanesque exceptionnelle se heurte parfois à une mise en scène peut être trop prudente. Jean-Paul Salomé privilégie une reconstitution rigoureuse des années 1950, mais la caméra reste par moment illustrative, comme si elle craignait d’épouser pleinement la folie douce de son sujet. La photographie soignée de Julien Hirsh et les décors de Françoise Dupertuis restituent un Paris d’après-guerre crédible, mais l’ensemble manque parfois d’aspérités visuelles. On devine ce que le film aurait pu devenir s’il avait osé davantage de ruptures formelles, à la hauteur de l’audace technique de Jan Bojarski lui-même.

Ce qui passionne le plus demeure le regard porté sur l’exil et la frustration sociale. Le scénario rappelle que Jan Bojarski, inventeur génial privé de brevets et d’identité administrative, s’est vu refuser la reconnaissance légale. Sa dérive criminelle apparaît alors comme une revanche tordue contre une France méfiante envers ses étrangers. Cette dimension politique, jamais appuyée, donne au film une résonance contemporaine inattendue. Les séquences consacrées à la fabrication des billets, quasi documentaires, traduisent cette idée d’un homme cherchant à prouver sa valeur par la perfection du faux.

La musique de Mathieu Lambolley, mêlant sonorités mécaniques et thèmes mélodiques, accompagne intelligemment cette plongée dans l’obsession. Le montage de Valérie Deseine privilégie la durée, laissant respirer les silences et les gestes. On sent derrière chaque plan le désir de Jean-Paul Salomé de filmer le travail plutôt que le spectaculaire. Le film devient alors une méditation sur l’artifice : qu’est-ce qu’un original, qu’est-ce qu’une copie, et où commence la création ? Les enchères finales, où les faux se vendent plus cher que les vrais, offrent une conclusion ironique et presque philosophique.

Malgré ses réserves formelles, L’Affaire Bojarski s’impose comme une œuvre sérieuse et habitée, portée par un quatuor d’acteurs remarquables (Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon et Pierre Lottin) et par la conviction sincère de Jean-Paul Salomé. Le film n’a peut-être pas l’envergure flamboyante qu’appelait un tel destin, mais il réussit l’essentiel : rendre humain un mythe de papier et d’encre. On en sort avec l’image persistante d’un homme penché sur ses plaques de cuivre, cherchant dans le faux la vérité de son existence, et avec l’envie d’en savoir plus sur ce mystérieux Jan Bojarski, artiste malgré lui.

L'Affaire Bojarski
Réalisé par Jean-Paul Salomé
Écrit par Jean-Paul Salomé, Bastien Daret
Produit par Bertrand Faivre, Florence Gastaud
Avec Reda Kateb, Sara Giraudeau, Bastien Bouillon, Pierre Lottin, Quentin Dolmaire, Victor Poirier, Olivier Loustau, Lolita Chammah, Camille Japy, Arthur Teboul, Francis Leplay, François Pérache, Alain Bouzigues, Christophe Kourotchkine, Frédéric Buret, Pierre Giraud, Helena Sadowy
Directeur de la photographie : Julien Hirsch
Montage : Valérie Deseine
Musique : Mathieu Lamboley
Sociétés de production : Le Bureau, Les Compagnons du cinéma, 4 SOFICA
Distribution : Le Pacte (France)
Date de sortie : 14 janvier 2026 (France)
Durée : 128 minutes

Vu le 12 janvier 2026 à la Cinématheque (Paris)

Note de Mulder: