Anaconda

Anaconda
Titre original:Anaconda
Réalisateur:Tom Gormican
Sortie:Cinéma
Durée:99 minutes
Date:31 décembre 2025
Note:
Le film n’est pas un reboot mais une comédie originale inspirée de la franchise culte Anaconda. Doug et Griff sont amis d’enfance et partagent depuis toujours un rêve un peu fou : réaliser leur propre remake de leur film préféré, le cultissime Anaconda. En pleine crise de la quarantaine, ils décident enfin de se lancer, et se retrouvent à tourner en plein cœur de l’Amazonie. Mais le rêve vire rapidement au cauchemar lorsqu’un véritable anaconda géant fait son apparition et transforme leur plateau déjà chaotique en un véritable piège mortel. Le film qu’ils meurent d’envie de faire ? Va être vraiment mortel…

Critique de Mulder

La nouvelle version d’Anaconda arrive avec un concept sur le papier presque trop beau pour être vrai : une comédie méta dans laquelle une bande de quadragénaires déçus par la vie décide de tourner, dans la vraie jungle, un remake fauché du film Anaconda de 1997, celui-là même qui a marqué toute une génération avec Jennifer Lopez, Ice Cube et un Jon Voight dégoulinant qui finit recraché par le serpent en offrant un clin d’œil à la caméra. Avec Jack Black, Paul Rudd, Steve Zahn et Thandiwe Newton emmenés par le réalisateur Tom Gormican, épaulé au scénario par Kevin Etten, tout était réuni pour une satire acide sur la nostalgie, la machine à IP d’Hollywood et la crise de la quarantaine. Pourtant, malgré quelques éclairs d’esprit et des idées amusantes, le film se contente trop souvent de flotter comme un serpent numérique sans poids ni menace.

Au centre du récit, Doug McAllister (Jack Black), ancien aspirant cinéaste devenu vidéaste de mariage à Buffalo, coincé dans ce que son patron appelle avec une ironie cruelle une vie de B, voire B+ . Son meilleur ami d’enfance, Ronald Griff Griffin (Paul Rudd), a tenté l’aventure hollywoodienne, pour finir bloqué à un niveau de carrière où un arc de quatre épisodes dans une série type S.W.A.T. est considéré comme un sommet. À leurs côtés, le caméraman à la dérive Kenny Trent (Steve Zahn) se proclame Buffalo sober (ce qui signifie toujours de l’alcool, mais juste bière, vin et quelques alcools légers) et Claire Simons (Thandiwe Newton), mère fraîchement divorcée, ancienne héroïne de leurs films d’ado, traîne un mélange de fatigue et de nostalgie. Lorsque Ronald Griffin revient au pays et annonce qu’il a miraculeusement acquis les droits d’Anaconda, les quatre amis replongent tête baissée dans leurs rêves de jeunesse et montent un projet insensé : partir sur l’Amazone, louer un bateau, trouver un serpent, et tourner The Anaconda, remake artisanal et spiritual seque” de leur film fétiche. Le film capte d’ailleurs assez bien, au départ, ce moment doux-amer où l’on se demande si l’on accepte définitivement une existence confortable mais terne, ou si l’on ose un dernier baroud d’honneur pour ses rêves.

C’est précisément là que l’approche méta de Tom Gormican devrait briller. Après The Unbearable Weight of Massive Talent, où Nicolas Cage jouait une version décalée de lui-même, on pouvait espérer une nouvelle dissection maligne de la culture des reboots et de l’obsession des studios pour l’IP à tout prix. Voir Doug McAllister et Ronald Griffin débattre de reboot, reimagining ou spiritual sequel, ou entendre des personnages parler ouvertement de droits, de budgets, de distributeurs et de franchises, a quelque chose de réjouissant au début, presque comme si le film voulait mettre à nu le cynisme industriel derrière ce genre de projet. Mais très vite, le discours tourne à vide : le film constate ce que tout le monde sait déjà Hollywood recycle tout sans jamais pousser le trait jusqu’à une vraie charge satirique. On sent parfois poindre une idée plus fine, par exemple lorsque les personnages traitent la scène culte de Jon Voight comme un souvenir de jeunesse partagé plus que comme un grand fil”, mais cette réflexion sur la façon dont certains nanars deviennent des madeleines de Proust n’est jamais vraiment exploitée.

Reste les comédiens, qui portent le film presque à eux seuls. Jack Black trouve quelques beaux instants dans la frustration gentiment pathétique de Doug McAllister, ce type qui met trop de mise en scène dans ses vidéos de mariage et rêve en secret de devenir le Jordan Peele blanc parce qu’il cherche désespérément un thème à son film. Paul Rudd, en Ronald Griffin incapable d’admettre son manque de talent, compose une figure de loser attachant, l’acteur qui mâchonne un cure-dent pour “entrer dans son personnage” et ne voit pas qu’il est le problème de toutes ses auditions. Steve Zahn, en Kenny Trent constamment à deux doigts de l’accident, déploie un style de comique hébété qui fonctionne très bien, que ce soit lorsqu’il doit avouer sa définition très relative de la sobriété ou quand il se retrouve coincé dans une scène de “secours” à base d’urine digne d’une version PG-13 de Jackass. Thandiwe Newton, en Claire Simons, mérite mieux que ce qu’on lui donne : quelques jolis éclats – une chanson improvisée sur les serpents, un regard complice qui dit plus que des pages de dialogues laissent deviner le personnage qu’elle aurait pu incarner dans un film plus écrit. Autour d’eux, Selton Mello apporte une vraie présence en dresseur de serpents un peu louche, et Daniela Melchior, en mystérieuse Ana Almeida rattrapée par des trafiquants d’or, est sous-exploitée, comme si chaque fois que son intrigue pouvait devenir intéressante, le film changeait de sujet.

Là où Anaconda aurait pu se distinguer, c’est évidemment sur son versant film de monstre. Or, paradoxalement, plus l’animal grossit, moins le film a de mordant. La créature numérique, immense, tonitruante, est souvent filmée dans l’ombre ou noyée dans un montage haché qui semble surtout conçu pour ménager un PG-13 bien sage plutôt que pour créer une vraie terreur viscérale. On est loin de l’impact rustique, mais efficace, du film de 1997 réalisé par Luis Llosa, où l’animatronique approximatif et les effets datés participaient au charme involontaire de l’ensemble et culminaient dans l’image inoubliable de Jon Voight recraché, dégoulinant, offrant ce fameux clin d’œil à Jennifer Lopez et Ice Cube. Ici, les rares attaques de serpent manquent de lisibilité, les jumpscares sont prévisibles, et surtout, il n’y a jamais ce mélange d’horreur et de rire nerveux qui fait le plaisir des vrais creature features. On a presque l’impression que le serpent, pourtant censé être la star du film, arrive toujours trop tard, coupe trop vite et disparaît avant de laisser une trace.

La structure même du film finit par étouffer ce qu’il essaie de raconter sur l’amitié, le temps qui passe et les rêves avortés. Les meilleures scènes sont souvent les plus simples : Doug McAllister, Ronald Griffin, Kenny Trent et Claire Simons attablés dans un diner à rejouer leurs souvenirs de fac autour d’Anaconda, à se rappeler ce qu’ils faisaient quand ils ont découvert la scène du clin d’œil de Jon Voight, ou à revoir leur vieux film amateur The Quatch, mélange naïf de Martin Scorsese fantasmé et de créature de série B. On sent là quelque chose de très juste sur cette génération qui a grandi avec les VHS, les vidéoclubs et la possibilité de refaire ses films préférés avec une caméra DV et des amis. Mais dès que le scénario veut ajouter du sens via des monologues sur le serpent comme métaphore de nos rêves inassouvis qui reviennent nous dévorer, ou qu’il greffe le sous-intrigue de la mine d’or illégale autour de Ana Almeida, le film perd sa ligne et se transforme en pastiche d’aventure sans identité claire, ni vraiment satire, ni vraiment comédie potache, ni vraiment survival.

Le plus ironique est que le film Anaconda passe beaucoup de temps à expliquer qu’on ne peut pas fabriquer un film culte à la demande, qu’il faut laisser le public décider ce qu’il récupère, transforme et chérit avec le temps. En voulant être à la fois commentaire sur cette idée, comédie de studio avec têtes d’affiche et redémarrage d’une franchise improbable, le film finit par incarner exactement ce qu’il prétend critiquer : un produit lisse qui parle d’IP, de nostalgie et de cinéma de genre sans jamais vraiment y plonger. On sourit parfois la plaisanterie sur Buffalo sober, l’apparition d’un bateau de tournage plus officiel d’Anaconda avec caméos d’anciens, une ou deux saillies sur le marketing des legacy sequels mais on rit rarement, on frémit encore moins, et on sort en se rappelant surtout que l’original, aussi bancal soit-il, avait au moins la décence d’essayer sincèrement d’être un vrai film de monstre.

Au final, ce film ressemble à ces serpents trop nourris qui n’avancent plus : un concept gonflé, une distribution de luxe, quelques idées brillantes ici ou là, mais une mise en scène et une écriture incapables de trouver le bon équilibre entre hommage, parodie et récit d’aventure. Jack Black, Paul Rudd, Steve Zahn, Thandiwe Newton, Selton Mello et Daniela Melchior font ce qu’ils peuvent pour injecter de l’énergie, de la mélancolie ou de l’absurde dans ce voyage en Amazonie, et leur présence évite au film de sombrer totalement dans l’ennui. Mais pour un long métrage qui se veut réflexion ludique sur le fait de courir après ses rêves et sur le recyclage sans fin des vieux succès, le résultat reste trop tiède, trop prudent et trop inconsistant pour marquer les esprits. Entre la comédie méta qu’il promettait d’être et le creature feature nerveux qu’on espérait en secret, Anaconda se retrouve coincé au milieu, et c’est pour cela qu’elle ne peut récolter, honnêtement, qu’un modeste note à nos yeux.

Anaconda
Réalisé par Tom Gormican
Écrit par Tom Gormican, Kevin Etten
Basé sur Anaconda de Hans Bauer, Jim Cash, Jack Epps Jr.
Produit par Brad Fuller, Andrew Form, Kevin Etten, Tom Gormican
Avec Paul Rudd, Jack Black, Steve Zahn, Thandiwe Newton, Daniela Melchior, Selton Mello
Directeur de la photographie : Nigel Bluck
Montage : Craig Alpert, Gregory Plotkin
Musique : David Fleming
Sociétés de production : Columbia Pictures, Fully Formed Entertainment
Distribution : Sony Pictures Releasing
Dates de sortie : 13 décembre 2025 (The United Theater sur Broadway), 25 décembre 2025 (États-Unis), 31 décembre 2025 (France)
Durée : 99 minutes

Vu le 31 décembre 2025 à l’UGC Le Majestic Meaux , salle 7 place H5

À noter qu’en France, Anaconda n’a fait l’objet d’aucune projection de presse à destination des médias en ligne, une décision regrettable qui en dit long sur la priorité accordée aujourd’hui aux opérations marketing et aux événements influence plutôt qu’au travail des rédactions spécialisées, passionnées et historiques. Une stratégie qui, une fois encore, laisse la presse cinéma sérieuse de côté, alors même qu’elle reste l’un des derniers espaces critiques exigeants face à des productions qui auraient justement besoin de contradiction, d’analyse et de débat.

Note de Mulder: