
| Titre original: | Expérience Blocher (L') |
| Réalisateur: | Jean-Stéphane Bron |
| Sortie: | Cinéma |
| Durée: | 104 minutes |
| Date: | 19 février 2014 |
| Note: |
En avril 2011, à quelques mois des élections fédérales en Suisse, les sondages pronostiquent un triomphe pour le Parti suisse du peuple. Ce parti d’extrême droite mené depuis des années par Christoph Blocher pourrait atteindre les 30 % des suffrages. C’est l’occasion pour le réalisateur Jean-Stéphane Bron de s’intéresser de plus près à cet homme énigmatique, détesté par ses opposants démocratiques et adulé par les électeurs nationalistes. Pendant quelques mois, il a carte blanche pour le suivre dans ses déplacements et chez lui, afin de mieux comprendre le système Blocher, copié avec ferveur dans les partis du même bord à travers l’Europe.
L’extrême droite a le vent en poupe. Que ce soit en Suisse, comme le montre avec une subtilité machiavélique ce documentaire remarquable, ou en France, où la classe politique modérée fait une si piètre figure que les héritiers de Jean-Marie Le Pen se voient déjà en tête aux élections européennes prochaines, les idées populistes séduisent de plus en plus d’individus en manque de repères forts. En chef spirituel qui se respecte du mouvement sur notre vieux continent, Christoph Blocher – aussi charismatique que démagogue – ne manque pas de lucidité lorsqu’il se décrit comme un homme d’action et non de réflexion. De même, quand il affirme fièrement qu’il faut chercher des solutions aux problèmes les plus pressants, au lieu de s’amadouer sur le ressenti des dignitaires élus, on sentirait presque une passion authentique pour l’intérêt général de la part d’un pépé en apparence très civilisé.
Heureusement, le portrait que le réalisateur Jean-Stéphane Bron dresse de cet homme aux opinions abjectes n’est pas non plus dupe des véritables enjeux de notre époque. Il s’attèle au contraire à une mise en abîme vertigineuse de cette figure publique, qui est certes en train d’achever son règne, mais dont la philosophie étriquée fait de plus en plus d’adeptes. Les dieux du documentaire sont avec L’Expérience Blocher : au cours des quelques mois que la caméra a pu suivre ce politicien aux secrets abondants, ce lourd bagage du passé commençait à lui jouer des tours. Inutile pourtant de se faire des soucis pour un vieux loup de la vie politique comme lui, qui a déjà vécu autant de défaites que de renaissances inattendues. L’angle d’attaque du film est davantage une certaine mise à distance. L’observation de ce septuagénaire vigoureux dans son environnement s’opère à partir du carcan luxueux, sans lien avec le monde réel, depuis lequel il professe son idéologie nauséabonde.
Le motif récurrent du documentaire est par conséquent Blocher enfermé dans sa limousine, en train de courir d’un rendez-vous de campagne électorale à l’autre, toujours en compagnie de sa femme, qui accepte apparemment sans broncher le rôle de soutien tacite que la tradition bourgeoise lui attribue depuis des siècles. A partir de cette image très parlante, quant au stade auquel l’ancien membre du conseil fortement contesté est à présent arrivé dans sa vie, la mise en scène multiplie les trouvailles visuelles, qui placeraient presque le film du côté de la fiction, avec ses accents dignes d’un thriller politique ou d’une tragédie grecque. C’était sans doute la façon la moins opportuniste de ne pas trop participer à la mystification d’une personne envers laquelle le réalisateur prend d’emblée ses distances. Ainsi, l’offensive de charme de Blocher ne réussit que très partiellement, tant il ne se confie que hors champs, laissant sa biographie mouvementée parler pour lui.
Un parcours qui reflète toute l’ampleur de l’infestation de notre civilisation par un état d’esprit qui prône la peur, la méfiance et l’égoïsme, plutôt que de promouvoir une vision plus généreuse et insouciante de la vie. Il faut craindre que le discours profondément fourbe qui en découle ait encore de beaux jours devant lui, à cause de l’incapacité honteuse de l’opposition à la déferlante, de couleur bleu marine en France, de proposer une alternative viable à cette chimère de sécurité et de tranquillité aux effets secondaires immondes.
Vu le 13 janvier 2014, au Club de l'Etoile, en VO
Note de Tootpadu:
Déjà en 2003, dans son documentaire Le Génie helvétique, le réalisateur suisse Jean-Stéphane Bron s’intéressait au monde politique de son pays. Cette fois-ci, avecL’Expérience Blocher, il nous offre une véritable fable sur l’homme controversé mais néanmoins fascinant qu’est le milliardaire leader du parti d’extrême droite UDC. Figure incontournable du paysage politique suisse, Christoph Blocher ne laisse personne indifférent. En le voyant sillonner le territoire à l’arrière de sa confortable limousine dans le but de promouvoir ses idées nationalistes et conservatrices, on peut s’étonner de l’admiration que ce politicien au discours souvent nauséabond suscite chez ses partisans.
Le film contient de très nombreuses images d’archives, et certaines d’entre elles, montrant des manifestations ou de violents débordements lors de ses discours, viennent rappeler que Christoph Blocher est également l’ennemi numéro un d’une large partie de la population suisse qui fait bloc contre la progression de l’extrême droite. Face à cet homme aussi détesté qu’aimé, l’auteur opte pour une certaine prise de distance critique, notamment en s’exprimant en voix off tout au long du film. A travers ses commentaires, il traduit son inquiétude quant au pouvoir de séduction de cet homme politique stratège et éloquent, mais il tente également d’en dresser un portrait plus intime.
Le documentaire prend ainsi des allures de biographie : c’est en explorant son passé, en retournant sur les lieux de son enfance que Jean-Stéphane Bron essaye percer les mystères de Blocher, un peu à la manière du journaliste qui tente de percer celui de Charles Foster Kane dans le chef-d’œuvre d’Orson Welles. Mais ici, le spectateur reste sur sa faim : l’ancien conseiller national, qui se décrit lui-même comme un homme cachant de nombreux secrets, n’en dévoile aucun. Au contraire, il conserve une grande maîtrise de son image et se livre peu. Ce qui fait la force mais aussi la singularité de ce documentaire de qualité, ce sont les éléments qu’il puise dans la fiction. C’est le cas notamment de la mise en scène très poussée, assez inhabituelle pour un film documentaire, à laquelle participe volontiers le politicien.
La bande originale, quant à elle, se rapproche souvent de celles de films d’horreur, ou en tout cas de fiction. On reconnait d’ailleurs un motif musical utilisé dans Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick, cinéaste dont on retrouve l’influence à plusieurs endroits du film : les plans aériens de la limousine de Blocher roulant seule sur des routes sinueuses, par exemple, font clairement référence à la première scène de Shining.
Finalement,L’Expérience Blocher n’est pas seulement le portrait d’un homme politique sulfureux. A travers lui, le portrait qui est dressé est surtout celui d’une Europe rongée par la crise et de plus en plus séduite par le populisme. Si, par cette double dimension, le film s’interroge à la fois sur les secrets qui entourent le leader d’extrême droite et sur l’avenir du continent face à la menace qu’il incarne, il ne semble malheureusement pas trouver de réponse.
Vu le 13 janvier 2014, au Club de l'Etoile, en VO
Note de Noodles: