
| Titre original: | Capitaine Phillips |
| Réalisateur: | Paul Greengrass |
| Sortie: | Cinéma |
| Durée: | 134 minutes |
| Date: | 20 novembre 2013 |
| Note: |
En avril 2009, le capitaine Rich Phillips prend le commandement du navire de marine marchande américain Maersk Alabama. Il doit transporter des biens commerciaux et d’aide humanitaire à Mombasa au Kenya. Conscient des dangers liés à la piraterie dans les eaux au large de la Somalie, Phillips tient au respect rigoureux des consignes de sécurité à bord. C’est lors d’une manœuvre que le navire est attaqué par deux petits bateaux de pêche dont l’un est dirigé par le chef de pirates Muse. Grâce au sang froid de Phillips et à quelques ruses dissuasives, cette première tentative d’abordage échoue. Mais quelques heures plus tard, Muse et son équipage reviennent à la charge, prenant cette fois-ci en otage le navire et son capitaine.
Paul Greengrass est un réalisateur britannique à part. Après avoir été un journaliste aguerri, il a gardé le même regard très documenté et très réaliste pour concevoir ses films. Après avoir remporté l’ours d’argent à Berlin à 2002 il migra d’Angleterre aux Etats-Unis pour réaliser des films d’une efficacité remarquable et en filmant caméra à l’épaule tel un reporter . Sa colllaboration avec l’acteur Matt Damon fut des plus fructueuses (La mort dans la peau (2004), La vengeance dans la peau (2007) et Green Zone)). Son nouveau film Capitaine Phillips est l’adaptation du livre du Capitaine Richard Phillips A Captain's Duty tirée de sa propre histoire et du courage dont il a fait preuve pour sauver la vie de son personnel. Pourtant loin d’être une simple adaptation de ce livre le réalisateur et le scénariste Billy Ray (Suspect zero (2004) Jeux de pouvoir (2009), Hunger games (2012)..) ont cherché à mieux définir le monde de ces pirates somaliens.
Loin d’être un énième Piège en haute mer (Andrew Davis, 1992), le film porte toute la sobriété de son réalisateur et s’impose comme un thriller réaliste sans temps mort porté par la composition quasi parfaite de l’un des meilleurs acteurs actuels Tom Hanks. Ainsi pendant plus de deux heures, le suspense de cette prise d’otage ne connaît aucune faiblesse et n’a recours à aucun artifice. Tout sonne juste et semble être très documenté et précis dans cette histoire maritime au large des côtes africaines. Paul Greengrass depuis son premier film Envole moi en 1998 a gardé la même manière de réaliser très réaliste et son talent unique permet une parfaite immersion dans ses films. Capitaine Phillips s’impose ainsi aisément parmi les meilleurs thrillers de cette année.
Certes, le film aurait peut être gagné à être un peu plus court et plus rythmé mais aurait perdu une part de réalisme. Loin d’être un film taillé comme un blockbuster comme la saga Jason Bourne, le film gagne en réalisme ce qu’il perd en rythme. Tel un thriller en temps réel, le réalisateur nous présente donc cette prise d’otage comme si nous étions aux premières loges. Les pirates ne sont guères nombreux (quatre) mais ils sont totalement convaincus de leur action et malgré le renfort tardif des Navy Seals rien ne laisse penser à un moment à un bon dénouement concernant les membres de l’équipage.
Dans la lignée de son film United 93 (2006), le réalisateur nous conte cette histoire avec la même sensation d’oppression constante où tout peut arriver. Loin du cinéma popcorn, son film se rapproche beaucoup de celui de Zero Dark Thirty (2012) c'est-à-dire du cinéma authentique porté par de grands réalisateurs transcendant leur scénario pour en faire un film d’auteur à part entière. Contrôlant parfaitement la direction d’acteurs, le sens de la mise en scène, Capitaine Phillips s’affirme comme étant un des bons films de l’année.
Vu le 03 décembre 2013 au Gaumont Opéra (Côté Premier), Salle 09, en VO
Note de Mulder:
Au large des côtes somaliennes se livre une bataille inégale entre les deux extrêmes sociaux du monde actuel. D’un côté, les représentants de notre civilisation relativement aisée et redevable à une philosophie capitaliste, qui a déplacé depuis des lustres les enjeux guerriers d’antan sur l’échiquier économique. Et de l’autre, les laissés-pour-compte de la communauté internationale, issus d’un pays où ne règne plus que la loi anarchique du plus fort et où seuls ceux qui savent s’affirmer par le biais de la violence peuvent au moins cultiver l’espoir de s’en sortir. Dans le reste du monde, le choc entre ces deux opposés radicaux se fait d’une façon plus modérée, comme par exemple dans cet élan protectionniste de l’Europe, qui s’émeut superficiellement des immigrés clandestins qui se meurent à ses portes, tout en persévérant dans la fortification de ses frontières. Mais en plein océan indien, cette rencontre hostile met cruellement à nu les différences de style de vie et d’opportunités de réussite auxquelles les hommes sont prédestinés en fonction de l’endroit où il naissent.
Pareille préambule pourrait étonner pour présenter un film américain, qui conte après tout l’histoire de la suprématie occidentale sur ces pauvres pirates amateurs, voués à l’échec dès qu’ils prennent en chasse le Goliath marin. Le gage de qualité principal de Capitaine Phillips réside pourtant dans l’objectivité de son propos, aussi peu disposé à prendre parti qu’à rendre plus héroïques les motivations des uns ou des autres. La narration de Paul Greengrass s’emploie plutôt à exacerber subtilement le fossé existentiel qui sépare le capitaine et son ravisseur. Tandis que le premier nous est présenté comme un père de famille et mari très respectable, le deuxième n’a nullement le privilège de pouvoir se reposer sur les lauriers d’une carrière professionnelle brillante ou un quotidien familial, rodé jusqu’à l’échange de la place du conducteur une fois que sa femme l’a déposé à l’aéroport. Il y a un certain potentiel caricatural dans ces deux portraits antagonistes, qui n’est toutefois jamais développé.
Car le style formel pas loin du rythme haletant du reportage pendant la première moitié du film, suivi par l’abattement dû à la résignation et à l’étau qui se resserre impitoyablement autour du capitaine et de son rafiot suffoquant, nous rappellent bien plus l’ambiguïté morale de Un après-midi de chien de Sidney Lumet que l’idéologie manichéenne des pamphlets à la gloire de la sacro-sainte efficacité américaine. L’issue de cette affaire est en quelque sorte déjà décidée d’avance. En dépit des conventions d’un héroïsme pro-américain, le ton du film persévère pourtant dans une sobriété qui a l’immense avantage de ne nous procurer aucun soulagement.
Comme dans son évocation magistrale d’un aspect du 11 septembre, Paul Greengrass adopte la place peu confortable de l’observateur impartial, quoique nullement indifférent au drame humain qui se déroule sous ses yeux. Grâce à ce refus catégorique d’abaisser cette tragédie basée sur une histoire vraie au niveau d’un simple film d’action, où l’on se réjouirait bêtement de la défaite cinglante des méchants et des exploits des bons, il témoigne peut-être de la façon la plus honnête qui soit, dans le contexte de la fiction, de la répartition inégale des richesses, qui s’arrangera encore et toujours en faveur de ceux qui savent employer leur force sans ménagement.
Vu le 16 décembre 2013, à l’UGC Ciné Cité La Défense, Salle 12, en VO
Note de Tootpadu: