Heimat L'Exode

Heimat L'Exode
Titre original:Heimat L'Exode
Réalisateur:Edgar Reitz
Sortie:Cinéma
Durée:131 minutes
Date:23 octobre 2013
Note:

L’hiver 1843, Jacob Simon le passe en prison, en compagnie de son nouvel ami, le joaillier et libre penseur Olm. Il ne rentre à la maison que le jour du mariage de Jettchen, la femme de son cœur, avec son frère Gustave, qui l’avait mise enceinte le soir de l’arrestation de Jacob. Ce dernier s’installe alors dans le village voisin, chez Olm, sans pourtant abandonner son rêve d’émigrer au Brésil. Alors que les tensions au sein de la famille Simon s’amenuisent, l’hiver suivant, encore plus rude que le précédent, va pousser de plus en plus d’habitants de Schabbach à tourner le dos à leur patrie et à tenter leur chance dans le nouveau monde.

Critique de Tootpadu

Comme on pouvait s’y attendre, la deuxième partie du diptyque magistral de Heimat est le reflet sombre de la première. Le rêve d’une vie meilleure s’y transforme en désespoir, au contact d’une réalité impitoyable, rythmée par la maladie, la mort et, peut-être pire que tout, le besoin de grandir et de gagner en maturité. Sous le poids des responsabilités familiales, l’idéalisme du protagoniste devient de l’excentricité, sans doute la seule façon pour lui de subsister alors que d’autres partent à l’aventure pour laquelle il s’était préparé toute sa vie. Le titre du deuxième et hélas déjà dernier chapitre de ce volet de la saga épique de Edgar Reitz a beau faire référence à l’exode, c’est au contraire l’immobilisme, moins choisi qu’imposé, qui y prime sur le désir de moins en moins ardent de s’affranchir d’une existence misérable.

Le ton grave du récit n’a pourtant guère de répercussions sur le côté formel du film, toujours aussi sublime et sobre à la fois. De cette esthétique épurée du Nord découle même une noblesse qui rend toute sa richesse humaine à cette litanie d’une vie ratée. Car c’est bien de cela qu’il s’agit, exprimé de la façon la plus simple et solennelle dont dispose le cinéma. Jacob aurait aisément pu devenir un révolutionnaire ou un scientifique de renommée internationale, si ce n’était pour cet enchaînement de moments d’hésitation propres à l’esprit trop réfléchi, qui laisse passer les bonnes occasions et devra se contenter des miettes d’une vie extraordinaire, imaginée mais jamais réalisée faute de courage, d’opportunisme ou d’égoïsme.

Serait-il donc justifié de considérer ce personnage contradictoire comme un faible ou un lâche ? Alors que la mise en scène magnifique s’abstient de tout jugement péremptoire, nous verrions davantage en lui un survivant, qui a su faire le deuil de ses utopies de jeunesse pour devenir – à ses conditions et en sachant pertinemment ce qu’il doit sacrifier en échange – le pilier de la famille. Outre une reconstitution historique saisissante, le film ressuscite en effet une conception de l’existence qui n’a pratiquement plus cours dans notre ère tournée exclusivement vers l’individualisme : seule la solidarité familiale pouvait permettre à nos ancêtres de s’en sortir face à des conditions de vie d’une sévérité difficilement imaginable de nos jours. Ce constat, qui doit forcément paraître anachronique à notre époque où la liberté sert de valeur universelle à atteindre au prix des traditions soi-disant dépassées, la narration nous le soumet avec une subtilité et une assurance qui placent cette épopée de quatre heures d’une beauté enivrante parmi les films incontournables de cette rentrée cinématographique.

Nos seuls regrets à son sujet sont d’un, qu’elle n’est pas plus longue, bien que cette fin admirable termine avec maestria le cycle du lâcher prise dans lequel Jacob s’est engagé contre son gré, et de deux, qu’elle constitue sans doute la dernière occasion de voir une nouvelle exploration de l’Histoire allemande par Edgar Reitz, vu l’âge avancé de cet octogénaire, génie incontestable du cinéma !

 

Vu le 12 novembre 2013, au Cinéma des Cinéastes, Salle 2, en VO

Note de Tootpadu: