
Titre original: | Crabe-tambour (Le) |
Réalisateur: | Pierre Schoendoerffer |
Sortie: | Cinéma |
Durée: | 120 minutes |
Date: | 09 novembre 1977 |
Note: | |
Au printemps 1975, le docteur Pierre part en mission vers Terre neuve, à bord de l’escorteur Jaureguilberry. Il échange des souvenirs avec le vieux capitaine, qui reviennent sans cesse sur le lieutenant Willsdorff, appelé le « Crabe-tambour ». Les deux militaires avaient croisé son chemin pendant la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Des rencontres avec cet homme mystérieux qui ont marqué la mémoire de l’un et de l’autre.
Critique de Tootpadu
La façon d’évoquer la guerre n’est pas du tout la même et la quête de l’homme énigmatique, qui a choisi de s’extraire au mécanisme usant de l’armée, s’opère selon une lente progression de l’anticipation basée soit sur son omniprésence dans la réminiscence, soit sur l’enfoncement dans la folie de l’exil dont il est désormais le maître suprême. Il existe cependant un lien assez particulier entre ce film-ci et Apocalypse now de Francis Ford Coppola, sorti deux ans plus tard. Pour commencer, ils sont de remarquables leçons de cinéma sur la gestion du temps : fortement morcelé au point de brouiller les repères et instaurer une perception de la durée aussi longue que la mort du capitaine et l’invité surprise qui se font attendre jusqu’à ne pas se matérialiser / coulant mollement comme de la sève et à peine ponctué par des événements grotesques au fur et à mesure que l’embarcation remonte le fleuve vers le royaume du général Kurtz.
Ce dernier et le crabe-tambour demeurent hautement énigmatiques, en dépit des tentatives de démystification que les bons soldats à leurs trousses cherchent à leur infliger. En plus d’être de simples prétextes pour l’introspection de l’institution militaire en pleine déroute, face à un conflit impossible à gagner à l’ancienne, ils peuvent également être compris comme les symboles d’une révolte de la jeunesse survenue dix ans plus tôt, dont les instigateurs sont désormais suffisamment désillusionnés pour s’écarter des affaires en cours. Marlon Brando et Jacques Perrin, ce sont autant de porteurs d’espoir de leurs cinématographies nationales respectives, dont le parcours n’a peut-être pas tenu toutes les promesses.
Le plus intéressant dans Le Crabe-tambour n’est par contre pas forcément l’arlésienne d’un ami devenu ennemi, dont le rôle principal consiste de toute manière à interroger les consciences d’hommes las de vivre, mais la façon sophistiquée, voire cultivée, avec laquelle le réalisateur Pierre Schoendoerffer construit son récit. Du début jusqu’à la fin, son film n’est en fait qu’un enchaînement de souvenirs ou de légendes contés sur un navire de guerre, dégradé au rang utile, quoique guère glorieux, d’escorteur pour la flottille de bateaux de pêche au large de Terre neuve. La forme narrative à fort potentiel répétitif participe ici au contraire à tisser petit à petit une sorte de tapis d’interconnections à travers le temps et l’espace, jusqu’au fin fond des superstitions bigoudènes et assaisonné de quelques références bibliques qui confèrent une dimension universelle à l’ensemble. Car aussi embourbé ce film fascinant soit-il dans la crise d’identité de l’armée française à l’heure de la chute de Saigon et quelques années seulement après les défaites en Indochine et en Algérie, il est avant tout un formidable récit qui attache autant d’importance à son intrigue au protagoniste fugace, qu’aux dispositifs qu’il déploie pour que nous soyons absorbés par lui.
Vu le 12 mai 2011, à la Cinémathèque Française, Salle Henri Langlois
Note de Tootpadu: