Femme aux cinq éléphants (La)

Réalisé par Vadim Jendreyko (2010)

Documentaire
Femme aux cinq éléphants (La)
Durée 94 minutes
Sortie 13/10/2010
Note 7/10

Svetlana Geier considère qu’elle est trop vieille pour faire une pause. A plus de 80 ans, elle travaille toujours inlassablement à l’œuvre de sa vie : la traduction en allemand des romans de Dostoïevski. Cet amour pour les mots, les phrases, et plus généralement pour les expériences spirituelles dérivées de la lecture, qui, selon elle, permettraient aux hommes de moins s’entretuer, cette professeur en linguistique a su le préserver au fil d’une vie mouvementée. Née près de Kiev sous le régime stalinien, Svetlana Geier a dû fuir l’Ukraine pendant la guerre, pour s’exiler en Allemagne, et n’y a pas remis les pieds depuis. Suite à l’invitation d’un lycée de sa ville natale, elle revient sur les traces de sa jeunesse en compagnie de sa petite-fille, alors que son fils Johannes est à l’agonie à l’hôpital, après un accident professionnel.

La critique

Par Tootpadu 23/09/2010

Qui est cette femme encore vigoureuse pour son âge, qui s’active sans cesse dans sa maison, dont les signes physiques de la vieillesse, comme sa silhouette voûtée, l’obligent à ralentir, mais dont l’esprit vif ne manque pas de nous intriguer immédiatement ? Le réalisateur Vadim Jendreyko se trouve suffisamment à l’aise, voire en confiance, avec son sujet, pour ne point chercher à nous impressionner d’emblée avec le palmarès imposant de ses accomplissements. Le travail de Svetlana Geier paraît même plutôt anecdotique et anachronique au début, quand son assistante, l’impassible Mme Hagen, sort sa machine à écrire pour taper sous les instructions de la traductrice chevronnée. On sent une certaine fluidité dans le mode opératoire de leur collaboration, mais on trouverait la même complicité chez deux dames à la retraite, qui s’occupent en se tenant compagnie pour faire passer le temps. Or, le sujet de ce documentaire allemand n’est pas une mémé comme les autres, même si la solidarité familiale lui tient visiblement à cœur. Il s’agit davantage d’une femme passionnante et passionnée, depuis des décennies, par les langues russe et allemande.
S’il n’y avait qu’une seule chose à retenir de La Femme aux cinq éléphants, ce serait en effet la fraîcheur de l’état d’esprit avec laquelle Svetlana Geier transmet son attachement profond et durable à la littérature, en dépit de son âge avancé, propice dans d’autres circonstances à la nostalgie poussiéreuse ou, pire encore, à la démence. Rien de tel dans les propos de cette octogénaire dynamique, qui nous sert du coup d’exemple lumineux pour pérenniser notre propre amour pour le cinéma. L’enseignement constant que la traductrice tire de son immersion dans les livres prend forme sous les traits d’une philosophie intellectuelle, certes, mais qui ne manque pas de voir un peu partout de la beauté ou l’occasion pour une élévation de l’esprit. La vieille dame a vécu assez de malheurs au cours de son existence et elle est suffisamment intelligente pour ne pas se laisser berner par l’innocence naïve. Son ouverture d’esprit et sa façon d’en faire part, à travers un discours lucide et engageant qui fait hélas défaut à la majorité du personnel enseignant, la rendent d’autant plus précieuse que la morosité morale ambiante de notre époque malmenée inciterait plutôt à baisser les bras.
Pourtant, le réalisateur ne s’emploie pas à dresser une hagiographie sans zone d’ombre de cette femme d’exception. Le drame personnel de l’accident de son fils n’est alors qu’un aspect du caractère profondément humain de la vie de Svetlana Geier. Sa vision un peu floue du rôle de ses bienfaiteurs allemands à Kiev révèle ainsi le trouble persistant d’une femme, qui semble persévérer surtout grâce à un vague sentiment de culpabilité et de reconnaissance envers la vie en général, et les personnes qui l’ont mise sans arrière-pensée sur sa voie brillante en particulier. Le dilemme de cette survivante, pour qui ses capacités intellectuelles considérables font office d’un garde-fou efficace contre l’abattement que les aléas pénibles de la vie auraient dû lui infliger depuis longtemps, est exprimé avec une délicatesse sidérante par ce très beau documentaire. Même le va-et-vient entre l’activité présente de la traductrice et son passé pour le moins précaire – un dispositif qui a habituellement tendance à nous agacer – fonctionne admirablement dans le cadre de ce portrait vigoureux d’une femme qui ne l’est pas moins, en dépit ou peut-être surtout à cause des épreuves que la vie lui a réservées et auxquelles sa passion pour l’expression écrite lui a permis de faire face sans prétention.

Vu le 23 septembre 2010, au Club Marbeuf, en VO

★★★★★★★☆☆☆ 7/10

Retour à la liste des Critiques