Premier qui l'a dit (Le)
Réalisé par Ferzan Ozpetek (2010)
| Durée | 113 minutes |
| Sortie | 21/07/2010 |
| Note | 6/10 |
Tommaso, un jeune écrivain en herbe, retourne chez sa famille dans les Pouilles pour la transmission de la fabrique familiale de pâtes à son frère aîné Antonio et lui. Nullement intéressé de reprendre le flambeau, Tommaso prévoit de révéler pendant le dîner qu'il a fait des études littéraires au lieu du parcours commercial auquel sa famille l'avait inscrit, et qu'il est homosexuel. Il parle de cette révélation peu de temps avant le moment fatidique avec Antonio, qui le dévance en annonçant le premier sa préférence pour les hommes. Puisque la nouvelle d'un fils gay a failli tuer son père, Tommaso n'ose plus avouer son propre style de vie. Pire encore, avec Antonio banni des affaires familiales, ce sera désormais à lui d'assurer la succession de la gestion de l'usine.
La critique
Par Tootpadu 05/05/2010
Dans ce contexte d'une indifférence grandissante, l'histoire d'un fils de bonne famille qui se fait doubler par son propre frère pour faire son coming out relève presque de la désuétude, tellement les films du passé paraissent avoir fait le tour de la question. La seule bastion d'hostilité qui demeure face à l'émancipation des gays, ce sont les bourgeois attachés aux traditions et autres réactionnaires, qui préféreraient tant retourner dans un monde où l'invisibilité des homos était considérée comme une norme qu'il fallait maintenir à tout prix. Pour eux, il est normal d'avoir honte de s'avouer, voire d'avouer publiquement, qu'en tant qu'homme, on aime les hommes. Au coeur de l'intrigue du Premier qui l'a dit se trouve donc cette peur de franchir le dernier pas, de s'assumer comme ce que l'on est, quitte à perdre l'attache familiale. Une vie de substitution, régie par les attentes des autres et non pas par des sentiments et des envies personnels, cela n'a plus de sens de nos jours et dans notre culture à peu près éclairée : c'est ainsi que peut se résumer le propos du film.
Aussi louable et bien intentionné ce message soit-il, sa traduction en des termes filmiques est bien plus consciente du respect des règles dramatiques qu'une telle défense malgré tout joyeuse de l'individualisme ne le laisse supposer. Une fois de plus, Ferzan Ozpetek ne se donne pas les moyens adéquats pour réussir aussi brillamment et empreint de poésie son pamphlet en faveur de la différence que dans son premier film Hammam. Alors que la première partie de son film lorgne sensiblement vers le mélodrame à travers l'étouffement progressif de Tommaso chez ses parents, ignorants de sa véritable nature, le ton change soudainement dès que l'arrivée de ses amis gays apporte un peu de fraîcheur dévergondée à la région poussiéreuse des Pouilles. En dépit de quelques accents dignes du théâtre de boulevard, le dégagement d'un humour populaire qui en résulte permet au film dans son ensemble de reprendre de la vitesse, jusqu'à un dénouement qui prêche la conciliation, à travers les générations et les styles de vie antagonistes.
Nous n'allons pas faire la fine bouche, face à ce film globalement plaisant et divertissant. Il n'en reste pas moins une certaine gêne chez nous, par rapport à la facilité avec laquelle Ferzan Ozpetek a recours à la caricature criarde pour souligner le ridicule des appréhensions entre le monde gay et la haute bourgeoisie familiale. Avec cette course aux cachotteries, il s'inscrit certes dans la longue tradition de la comédie à l'italienne, mais sans réellement toucher le nerf vital qui ferait évoluer durablement les mentalités. Pour y parvenir, il faudra encore de nombreux films aussi gentiment inoffensifs que celui-ci, ou bien un départ radical du jeu habile avec les clichés sur les gays imposés par le monde hétérocentriste, qui risque de se retourner plus d'une fois ici contre la volonté progressiste du réalisateur.
Vu le 3 mai 2010, au Club Marbeuf, en VO