
| Titre original: | Graine et le mulet (La) |
| Réalisateur: | Abdellatif Kechiche |
| Sortie: | Cinéma |
| Durée: | 154 minutes |
| Date: | 12 décembre 2007 |
| Note: | |
Le vieux Slimane Beiji travaille depuis 35 ans au port de Sète. Divorcé et père d'une ribambelle d'enfants, il habite dans l'hôtel de sa nouvelle compagne. Les affaires ne marchent pas bien au port et Slimane se fait licencier. Il investit alors ses indemnités dans l'acquisition d'un bateau prêt pour la casse, la "Source", sur lequel il veut installer un restaurant. Toute la famille l'aide dans son entreprise, y compris sa belle-fille Rym qui l'accompagne dans les démarches administratives interminables, et son ex-femme qui préparera son délicieux couscous aux poissons.
Critique de Tootpadu
Est-ce qu'il faut vraiment deux heures et demie pour conter l'histoire d'un vieil immigré qui tente d'ouvrir un restaurant sur un bateau ? A première vue, le contenu dramatique de ce troisième film d'Abdellatif Kechiche ne justifie guère une telle durée excessive. En plus, la première partie du film, avec son observation d'une vie quotidienne hautement ordinaire, est pratiquement dépourvue du moindre enjeu dramatique. Toutefois, cette préparation de longue haleine, qui établit en détail les rapports qui lient la douzaine de personnages, s'avère en fin de compte payante pour plusieurs raisons.
D'abord, parce qu'elle permet d'aller beaucoup plus vite par la suite dans la narration. Alors que la durée exceptionnelle du film laisse supposer un récit épique et pointilleux, ce sont au contraire des ellipses de plus en plus astucieuses qui font progresser l'histoire. C'est comme si la monotonie du travail au port était soudainement balayée par le projet, qui arrive à travers un coup de baguette magique cinématographique. Le temps que le spectateur se rend compte de ce revirement majeur, Slimane et Rym sont déjà entrés dans le feu des pourparlers avec les responsables administratifs. De même, les obstacles divers sont uniquement esquissés dans la mesure où ils approfondissent le volet familial de l'histoire.
Car l'autre avantage de l'observation précise du microcosme social dans lequel évolue le scénario, c'est que l'identification fonctionnera magistralement lorsque cela comptera, c'est-à-dire au moment de la grande soirée finale. Mais même lors de cette longue partie finale, Abdellatif Kechiche se démarque d'autres conclusions festives, qui se déroulent peut-être avec plus de verve, mais qui ne concrétisent pas aussi bien le constat social et dramatique de l'oeuvre qu'elles closent. Depuis vingt ans et Le Festin de Babette de Gabriel Axel, nous n'avons pas été conviés à un repas aussi lourd en sous-entendus tragiques.
Enfin, La Graine et le mulet est un conte doux-amer sur le rêve français et son échec probable, à l'image du cinéma américain, qui s'évertue régulièrement à souligner la vanité de la quête d'une prospérité inaccessible, pour des raisons de race ou d'origine. Les tentatives d'intégration de la communauté mixte, dont sont issus la plupart des personnages, sont minées par une bureaucratie complexe et un regard bienveillant, mais distancié, de la part des Français de souche. Abdellatif Kechiche ne s'émeut pas outre mesure de cette injustice sociale, au contraire, il garde un recul ironique qui apporte un ton résigné à la conclusion de son film. Comment expliquer sinon que le seul à pouvoir manger son couscous à temps est un clochard et que Slimane court longtemps après un succès rendu précaire et par sa propre faute ou au moins par un amateurisme naïf (l'ingrédient manquant), et par la cruauté gratuite de la vie en cité (les jeunes de la mobylette) ?
Inutile de chercher plus loin, vous tenez ici la gagnante du César du Meilleur espoir féminin de l'année prochaine. Hafsia Herzi est simplement magnifique dans le rôle de Rym, une toute jeune femme qui symbolise à elle seule la confiance avec laquelle des Français issus de l'immigration rêvent de se faire leur petite place au soleil dans leur pays d'adoption.
Vu le 8 novembre 2007, à la Salle Pathé Lincoln
Note de Tootpadu: