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Sorties-Cinema - Scary Stories : Aimez vous réellement avoir peur au cinéma ?

  • 8 août 2019

    “Les histoires font du bien. Les histoires font du mal. Et si on les répète suffisamment souvent, elles deviennent vraies".

    Depuis la nuit des temps, certaines histoires sont d'une telle force qu'elles provoquent des frissons jusque dans le bas du dos, vous coupent le souffle, vous plongent dans les ténèbres, vous donnent la chair de poule et encouragent les enfants – sans même parler des adultes – à se glisser sous la couette pour se mettre bien au chaud. Ancrés depuis longtemps dans le folklore américain, ces contes effrayants ont été racontés, encore et encore, autour de feux de camp, à l'occasion de soirées pyjama, dans les cours de récréation, entre amis ou en famille, pour le pur bonheur de se faire peur… Et si… et si les contes horrifiques et surnaturels les plus terrifiants – ceux qui parlent de vengeance et de fantômes – devenaient réalité ?

    C'est ce qui se passe dans Scary Stories, conte horrifique adapté de la saga littéraire d'Alvin Schwartz. Grâce aux talents conjugués du producteur visionnaire Guillermo Del Toro et du réalisateur André Øvredal (The Trollhunter), le film n'a rien d'une anthologie. Bien au contraire, il s'agit de l'histoire d'une bande de jeunes marginaux contraints d'affronter leur peur de l'avenir. Tout commence en 1968. En ces temps troublés, Mill Valley reste une petite ville tranquille. En tout cas jusqu'à ce que Stella, Ramon, Chuck et Auggie, ados contestataires, osent s'aventurer dans la maison hantée de la ville – ancienne demeure envahie par les toiles d'araignée de Sarah Bellows, soupçonnée d'être une meurtrière – et y découvrent un livre aux pouvoirs surnaturels hors du commun. L'ouvrage bouleverse leur destin presque immédiatement. L'un après l'autre, ils vivent les histoires que Sarah choisit de raconter – "Harold", "L'orteil", "Le point rouge" etc. – et sont inexorablement poussés à affronter leurs peurs les plus enfouies. "On voulait évoquer certains des contes horrifiques les plus aimés, les plus terrifiants, les plus drôles et les plus divertissants des ouvrages d'Alvin Schwartz", précise Del Toro qui a exploré la capacité du cinéma d'horreur à émouvoir, faire peur et apporter des éclairages tout au long de son parcours de réalisateur oscarisé. "Mais on voulait le faire sans ostentation en racontant simplement l'histoire d'une bande de copains dans les années 60".

    Souvent surnommé le "roi des monstres", Del Toro s'intéresse depuis longtemps à la puissance d'imagination et d'émotion que suscitent les contes horrifiques. La série des "Scary Stories" lui a tellement plu qu'il a acheté plusieurs illustrations de Gammell il y a de nombreuses années. Désormais, il se réjouissait à l'idée de pouvoir accompagner une oeuvre nouvelle à partir de ces récits. "La beauté de ces contes, c'est qu'ils ont gardé la force des histoires qu'on racontait autrefois autour d'un feu de camp et qui faisaient que les gens attendaient avec impatience de frissonner collectivement, même quand ils les avaient entendues encore et encore", explique Del Toro. "Dans notre film, outre l'adrénaline que procurent ces contes, on aborde les thèmes de l'amitié, de la foi, de la compassion et l'idée selon laquelle les idées peuvent faire du mal ou du bien". Il poursuit : "Il y a deux genres de films d'horreur. D'abord, il y a ceux qui vous meurtrissent l'âme. Et puis, il y a ceux qui fonctionnent comme des montagnes russes. Ils sont amusants, divertissants, et palpitants mais surtout ils ont une dimension humaniste. Et c'est le genre de film qu'André a réalisé, autrement dit un film où on prend du plaisir à se faire peur".

    Pour Øvredal, Scary Stories était non seulement l'occasion de s'atteler à son projet le plus ambitieux à ce jour, mais aussi celle de rendre hommage au genre de films suscitant l'émerveillement, où des ados s'embarquent dans une mission, qui ont forgé sa culture cinématographique. Il souhaitait réaliser un film d'horreur déconseillé aux moins de 13 ans qui puisse toucher plusieurs générations fascinées par le cinéma d'épouvante. "J'ai abordé Scary Stories comme un croisement entre un conte horrifique et un hommage aux films d'aventures produits par Amblin [société de production de Steven Spielberg, NdT] que j'adorais regarder quand j'étais petit", souligne le réalisateur. "Du coup, on a affaire à des personnages très crédibles, drôles et vraisemblables qui affrontent des forces maléfiques venues d'univers fabuleux et monstrueux. J'avais envie de trouver l'équilibre entre l'énergie et l'adrénaline suscitées par le cinéma d'horreur et les ondes positives que je trouvais dans les aventures hollywoodiennes qui m'ont permis de tomber amoureux du cinéma quand j'étais gamin".

    Si le film regorge de créatures terrifiantes et de cauchemars (dénués de scènes gore), Øvredal remarque qu'il évoque également les angoisses bel et bien réelles qu'éprouvent ceux qui grandissent dans un monde complexe. D'emblée, le catalyseur du récit est d'origine humaine. On s'en rend compte lorsque Stella et ses amis prennent conscience que Sarah Bellows ne correspond peut-être pas au portrait de psychopathe monstrueuse que brossent d'elle les légendes de la ville. Désormais, leur seul espoir de survivre aux histoires qu'elle invente par vengeance consiste à réparer les injustices subies par cette marginale qui, au fond, leur ressemble. "On a pris du plaisir à créer les monstres du film, mais ce qu'il y a de plus monstrueux, ce sont les mensonges, la duplicité et les contre-vérités", indique le réalisateur. "C'est ce qui provoque le cycle de la peur au coeur du récit".

    Depuis des siècles, les enfants et les adolescents adorent se faire peur en écoutant les légendes urbaines, les récits qu'on raconte autour d'un feu de camp et les contes surnaturels et terrifiants qui bouleversent le quotidien. Ces contes ont longtemps constitué un rite de passage afin que les jeunes acquièrent une plus grande assurance – voire éprouvent le besoin d'affronter leurs peurs, de savoir distinguer entre le bien et le mal et de découvrir comment gérer une situation éprouvante. Mais c'est au début des années 80 que l'auteur et journaliste Alvin Schwartz a réuni certaines de ces légendes cauchemardesques, à partir de vieilles anthologies, de magazines et de conseils d'experts du folklore, dans une série d'ouvrages qui allaient s'avérer un véritable phénomène.

    "Scary Stories – Histoires effrayantes à raconter dans le noir" a rencontré un tel succès qu'il n'a pas tardé à être suivi d'un deuxième, puis d'un troisième volume. Illustrés par Stephen Gammell, lauréat de la médaille Caldecott, les livres ne sont pas qu'une œuvre purement littéraire : les dessins à l'encre, baroques et volontiers repoussants, semblaient jaillir de la page et s'inscrire dans l'imagination du lecteur pour ne plus le lâcher.

    Même si Schwartz est décédé en 1992, "Scary Stories" est devenu l'une des sagas littéraires les plus populaires des années 90 qui s'est vendue à des millions d'exemplaires et s'est imposée comme un phénomène culturel pour toute une génération. L'engouement pour les livres a même déclenché un mouvement controversé destiné à les interdire dans les bibliothèques des écoles. Pourtant, il semble que plus les ouvrages étaient difficiles à trouver, plus leur popularité croissait. Comme le signale Del Toro, "les jeunes les plus audacieux aspiraient à mettre la main sur ces livres interdits". Ce qui a sans doute le plus séduit les jeunes dans ces ouvrages, c'est qu'ils ne censurent rien. Ils étaient conçus pour terrifier le lecteur et réveiller ses peurs les plus enfouies. À la première lecture, on éprouvait un frisson de terreur à vous glacer les sangs. Mais on avait beau les relire encore et encore – le sentiment d'épouvante restait intact.

    Guillermo Del Toro a toujours considéré que les monstres étaient des métaphores de ce que les êtres humains tentent de dissimuler coûte que coûte et estime que les contes horrifiques jouent un rôle essentiel dans la construction du psychisme des enfants. Pas étonnant que, pour lui, "Scary Stories" soit une source de pur bonheur. Quand il a appris que CBS Films en avait acquis les droits, il a aussitôt souhaité participer au projet d'adaptation. "C'était l'occasion de rendre hommage au livre en racontant une histoire de grande ampleur qui soit effrayante mais qui soit aussi empreinte de l'esprit joyeux propre à la jeunesse", reprend Del Toro. "C'était aussi l'occasion de s'interroger sur l'importance de la dramaturgie qui est d'une grande actualité dans notre monde de réseaux sociaux". Le producteur J. Miles Dale, qui a collaboré à LA FORME DE L'EAU, avait déjà pris
    conscience de la force de ces histoires : "Mon fils les a lues", se remémore Dale. "Ma femme avait acheté les livres et je me souviens de m'être dit 'ce n'est pas le genre d'histoire qu'on lit aux enfants avant de les coucher'. Mais il se trouve que pas mal de gens ont estimé que ces récits ont contribué à leur former l'esprit dans leur enfance, si bien que c'était un terrain fertile pour Guillermo".

    Del Toro a commencé par l'idée du livre surnaturel qui s'écrit seul et influe sur la réalité. "Le livre adapte l'histoire en temps réel en puisant dans les peurs du lecteur", explique le cinéaste et producteur. "C'est ce qui vous donne le frisson délicieux de voir une histoire prendre forme pour chaque personnage et de se tenir prêt à ce qui va se passer". Il savait également qu'il voulait qu'il émane une atmosphère rétro de l'histoire. Mais au lieu de situer Scary Stories dans les années 80, où se déroulent tant de films d'aventures ados, il a choisi 1968, époque où l'armée américaine combattait au Vietnam et où des manifestations éclataient aux États-Unis. En cette année d'élection présidentielle, où ont eu lieu assassinats, émeutes et bouleversements culturels, les clivages qui divisaient de plus en plus le pays et les changements qui l'affectaient commençaient même à toucher de petites villes enclavées comme Mill Valley. Pour Del Toro, en situant l'intrigue en 1968, on pouvait retrouver un monde sans téléphones mobiles ni Internet, où les rapports entre les gens se nouaient à l'échelle locale et où on ne racontait pas sa vie sur Instagram. Par ailleurs, l'époque semblait propice aux ruptures. "L'idéal du rêve américain et de l'innocence de l'Amérique était bousculé au moment où le monde devenait de plus en plus complexe et terrifiant", raconte Del Toro. "La guerre du Vietnam est en soi un fantôme qui menace la ville. C'est une époque de grande instabilité pour ces jeunes qui doivent suivre ce rite initiatiqueradical".

    Pour enrichir cette histoire de personnages attachants, Del Toro a sollicité les scénaristes Dan et Kevin Hageman. Réputés pour La grande aventure Lego, à l'univers particulièrement inventif, ils venaient de collaborer avec Del Toro à Chasseur de Trolls : Les contes d’Arcadia. Il était sensible à leur énergie et à leur fantaisie qui venaient contrebalancer la noirceur des contes de Schwartz. Les deux scénaristes, de leur côté, avaient hâte de s'attaquer à leur premier film d'épouvante. "On n'avait jamais lu ces livres parce que, si je me souviens bien, ils étaient interdits dans notre école", rappelle Dan Hageman. "Mais quand Guillermo nous a résumé l'histoire, on a été emballés. On a toujours souhaité écrire un récit d'aventure initiatique et on avait enfin l'occasion de le faire tout en y insufflant quelques scènes de pure terreur dont raffolent les spectateurs de toutes générations".

    Kevin Hageman ajoute : "D'entrée de jeu, Guillermo nous a expliqué que s'il tenait à ce que l'esthétique du film s'inspire du style de Gammell, il voulait aussi que l'histoire s'appuie sur des personnages en chair et en os auxquels on s'attache et on s'identifie – ce qui rend l'aventure plus terrifiante encore. C'est ce qui nous a vraiment enthousiasmés car c'est le genre de cinéma qu'on a toujours aimé. Autrement dit, des films qui suscitent chez les spectateurs des émotions multiples – qui vous effraient, vous procurent des frissons, vous amusent et vous émeuvent tout à la fois".

    Leur première mission était à la fois exaltante et difficile : choisir les histoires qu'ils allaient adapter dans leur scénario. "Guillermo nous a demandé de nous procurer les livres et de les lire dans leur intégralité", précise Kevin. "On s'est ensuite retrouvés autour d'un dîner et on a évoqué ensemble les histoires qui nous touchaient le plus à titre individuel. Il se trouve qu'on adorait tous les trois la plupart des histoires qu'aiment les fans. Bien entendu, il y avait plusieurs récits qu'on appréciait et qu'on ne pouvait pas adapter, mais on a ponctué le scénario d'indices que les fans des livres reconnaîtront". Il s'agissait, à travers ces différents récits, de créer un fil rouge liant les quatre protagonistes, leurs parcours et leurs angoisses. "Si les histoires sont parfaitement reconnaissables, on y a ajouté quelques rebondissements pour que le spectateur soit constamment sur le qui-vive", signale Dan. "Du coup, même si on connaît les livres, on ne sait jamais exactement à quoi s'attendre. Par ailleurs, plusieurs intrigues se terminent de manière très abrupte mais s'agissant du film, il fallait faire en sorte que les dénouements se mêlent harmonieusement à la trajectoire des personnages sans que l'action en pâtisse".

    Tout en s'attelant à l'écriture, les deux auteurs n'ont pu s'empêcher de se demander ce qui passionne autant les adolescents dans les films d'horreur. "On a beaucoup évoqué entre nous ces histoires qui nous ont terrorisés et nous terroriseront jusqu'à la fin de nos jours", souligne Dan. "Elles vous marquent à jamais – mais de manière positive à mon avis, parce qu'on se rend compte que ce n'est pas un problème d'être effrayé et même submergé par l'émotion. C'est exactement ce qui se passe quand on devient adulte : on découvre toutes les choses que les gens doivent surmonter pour fonctionner dans le monde réel. Mais en matière d'histoires, on peut affronter ses peurs dans le cadre rassurant d'un livre ou d'un film".

    Les frères Hageman se sont également replongés dans leurs films d'horreur préférés, de Poltergeist à Ring, pour se préparer à l'écriture. Mais ils ont soigneusement évité toute scène gore, suivant ainsi les consignes de Del Toro qui souhaitait privilégier une approche purement psychologique : "On n'a pas forcément besoin de recourir au gore pour susciter la terreur", note Kevin. "Mais on voulait quand même effrayer le spectateur dans les limites d'un film déconseillé aux moins de 13 ans". S'agissant des personnages, les auteurs ont choisi de faire de Stella, jeune fille solitaire et curieuse, leur protagoniste. "Ce qui a motivé notre décision, c'est qu'elle est une sorte de double de Sarah Bellows à bien des égards", précise Kevin. "Elles sont toutes les deux marginales et Stella éprouve une certaine empathie à l'égard de Sarah. Cela nous plaisait d'introduire de l'émotion dans un film d'horreur". Dan reprend : "On souhaitait que le spectateur s'attache réellement à chacun des personnages et comprenne qu'ils tiennent tous les uns aux autres, si bien que les enjeux n'en sont que décuplés".

    La légende de Sarah Bellows s'inspire d'une simple phrase prononcée par Del Toro, et devenue la clé de voûte du film : les histoires peuvent faire du mal et les histoires peuvent faire du bien . "Ce postulat nous a encouragés à imaginer Sarah comme une femme meurtrie par des histoires maléfiques et mensongères – des histoires qui la poussent à devenir aussi monstrueuse que les gens veulent bien le dire", rapporte Kevin. Del Toro a été enchanté par l'orientation donnée aux personnages, et particulièrement aux plus jeunes. "Ce sont des ados crédibles qui ont une vie complexe, comme nous tous", dit-il. "Ils doivent affronter des difficultés au lycée et chez eux et ont peur de l'avenir en devenant adultes. Ressentir de la peur est un sentiment normal – la vaincre est extraordinaire. Et ces jeunes doivent se montrer extraordinaires pour surmonter les obstacles qui se dressent devant eux".

    Depuis le début, Del Toro recherchait un réalisateur prêt à travailler librement au sein du cadre fixé par le projet. Il a trouvé l'homme de la situation chez le cinéaste norvégien André Øvredal. Celui-ci s'était fait connaître avec son "documenteur" Troll Hunter d'une drôlerie féroce où trois étudiants en cinéma découvrent un homme qui prétend être tueur de troll pour l'État. L'originalité du propos et l'humour à froid du film ont pris la critique et les spectateurs par surprise. Øvredal a enchaîné avec le thriller fantastique The Jane Doe Identity qui raconte l'histoire de deux médecins-légistes, père et fils, qui affrontent un mystère terrifiant. Pour Del Toro, le choix du réalisateur norvégien s'est imposé : "André construit des personnages formidables, il a un incroyable sens de l'humour et du rythme, et il réalise des films effrayants".

    Pour Øvredal, la lecture du scénario n'était que le début de sa propre aventure : "Je ne connaissais pas les livres", reconnaît-il, "si bien qu'en les découvrant, je me suis embarqué dans l'univers fascinant d'Alvin Schwartz et Stephen Gammell". L'opportunité de travailler avec Del Toro dans cet univers de monstres qui les fascine tous les deux était une expérience inoubliable : "Guillermo est un conteur né au contact duquel j'ai beaucoup appris", déclare-t-il. "Sa maîtrise de la dramaturgie pour le grand écran, comme sa capacité extraordinaire à imaginer des créatures stupéfiantes, ont été décisives dans la réalisation du film. Il sait mieux que personne sublimer tout ce qui passe entre ses mains".

    Lorsque les livres de la série "Scary Stories : Histoires effrayantes à raconter dans le noir" ont été publiés, les lecteurs ont surtout été épouvantés et emballés par les illustrations de Stephen Gammell. Chacune d’entre elles avait l’air de palpiter et de s'arracher des pages. Les détails les en rendaient presque surnaturelles, comme si Gammell avait réellement vu – ou tout du moins rêvé – des créatures aussi repoussantes et les avait consignées sur le papier avant que l’encre ait pu sécher. Dès le début, Del Toro et Øvredal ont eu envie de trouver le moyen de restituer ce ressenti à l’écran.

    "Guillermo a toujours été séduit par l’allure dépouillée et spectaculaire de ces illustrations" , remarque Dale. "En réalité, il avait acheté tout un lot d’illustrations originales de Gammell des années auparavant. L’artiste lui-même croyait qu’il n’y avait aucun dessin original disponible mais Guillermo l’a détrompé en lui disant 'Oh, j’ai acheté dix d’entre eux il y a des années dans un point de vente de New Line' ". "Gammell a une manière de tracer des lignes au crayon qui ont l’air fluide" , signale Del Toro en évoquant l'esthétique de Gammell. "Ce ne sont pas de simples monstres: ils possèdent une personnalité, ils sont capables de préméditation, ils sont doués d’intelligence et capables de tendresse".

    Déterminé à recourir aux effets physiques autant que possible, Del Toro a cherché à recruter les meilleurs créateurs de monstres d’Hollywood pour ce projet. "Pour ce qu’on voulait faire, je savais qu’il nous fallait un artiste sculpteur des plus talentueux" , explique le producteur et scénariste. "Du coup, on a fait appel aux
    meilleurs que je connais dans le domaine du maquillage. On a engagé Spectral Motion, fondé par Mike Elizalde, et Norman Cabrera et Mike Hill ont chacun sculpté deux des principaux monstres. Ce sont des maîtres en la matière". Pour Øvredal, il s'est agi d'une initiation accélérée à la création de monstres. "C’est la première fois que je travaille avec des monstres physiques à une telle échelle" , indique-t-il. "Au départ, j’ai supposé qu’on créerait des monstres numériques mais Guillermo m’a assez vite convaincu qu’on devait privilégier les créatures en dur. Et j’en ai été très heureux, car j’ai vu qu’il avait l’intention d'optimiser la qualité du rendu. Quelle merveille de voir ces créatures prendre vie !" Artiste maquilleur et sculpteur de créatures fort de trente ans de carrière, Norman Cabrera a commencé à collaborer avec Del Toro sur Hellboy. Pour Scary stories, Del Toro l’a invité à créer deux des monstres principaux : Harold l’épouvantail et le cadavre à qui il manque un gros orteil.

    Bien que Cabrera apprécie les illustrations de Gammell, il avait conscience des défis considérables qu’il allait devoir relever. "À la seconde où vous essayez de transposer des dessins à l’encre et au crayon à un univers en trois dimensions qui existe dans la réalité, vous êtes face à un objet entièrement inédit" , raconte-t-il. "Tout à coup, il faut observer le résultat sous tous les angles. Notre objectif était de rester fidèle aux illustrations tout en les laissant exister dans la réalité. Ça a parfois été difficile mais également extrêmement divertissant". Pour Harold, Cabrera a commencé par réaliser un moulage de la tête de l’acteur Mark Steger (Stranger Things). "J’ai eu l’occasion de travailler avec Mark dans des rôles de monstres sur d’autres films et je savais que c'était un merveilleux interprète" , reprend l’artiste. "On a donc réalisé un moulage de lui puis on y a sculpté les traits d’Harold, le faisant pivoter sans cesse et l’étudiant sous toutes les coutures. Alors qu’il prenait vie grâce à Mark, ça a été vraiment impressionnant. Harold possède une personnalité hors normes".

    Le résultat final a suscité des cauchemars, y compris au sein de l’équipe technique. "Il semble avoir réellement touché un point sensible" , signale Cabrera en riant. "La première fois qu’on l’a filmé, c’était pendant l’orage. Le vent soufflait tout autour d’Harold qui avait l’air d'insuffler au champ de maïs une énergie surnaturelle. C’était magique et vraiment effrayant". Pour "L’orteil", Cabrera et son équipe ont collaboré avec Javier Botet, qui campe le cadavre squelettique à qui il manque un gros orteil. "Norman a fidèlement suivi la démarche de Gammell qui aime utiliser des textures très intenses et des espaces très dépouillés" , ajoute Del Toro. "Cela nous a poussés à utiliser Javier, un interprète qui vient d’Espagne, qui est incroyablement mince et qui nous a permis de donner au cadavre l’allure d’un mort-vivant".

    Ayant collaboré avec Del Toro sur la créature aquatique de La Forme de l’Eau, Mike Hill a également travaillé avec Cabrera. Pour Scary Stories, il a élaboré la Dame blanche et l’Homme démantibulé. Hill a pris sa tâche très au sérieux. "Les gens se souviennent parfaitement d'avoir été terrorisés par les illustrations du livre, et on s’est donc senti une responsabilité pour restituer ce sentiment. L’objectif, c'est que de nouveaux spectateurs aiment ces personnages et que ceux qui ont lu les livres, enfants, aient l’impression de retrouver de vieux amis" , explique-t-il. Sous l’apparence troublante d’une femme aux longs cheveux noirs, la Dame blanche est l’un de ses personnages préférés, avec son visage lunaire et un regard mélancolique à vous donner la chair de poule. Elle figure dans le livre de Schwartz "Nouvelles histoires effrayantes à raconter dans le noir" dans le conte intitulé "Le rêve". "J’ai fait de mon mieux pour qu’elle soit le plus fidèle au livre" , reprend Hill. "Quelque chose en elle me touche profondément. Par bien des côtés, elle a l’air d’une vieille femme bienveillante mais, quand elle s'introduit dans votre chambre la nuit, elle n’a plus rien de gentil et toute l’atmosphère en est bouleversée. Je suis très fier du résultat final qui restitue parfaitement les dessins de Gammell".

    Devoir entièrement inventer l’Homme démantibulé repoussant a été la cerise sur le gâteau pour Hill. Bien qu’inspiré de l’histoire "Moi attacher brave promeneur", dans laquelle une tête coupée tombe dans une cheminée, l’Homme démantibulé possède une forme humaine reconstituée à partir de différents membres. "Il va être très étonnant pour les spectateurs, car il n’existe rien de similaire dans les livres" , poursuit l’artiste-sculpteur. "C’est le seul personnage entièrement inédit". Hill a étroitement collaboré avec Troy James (il campe Baba Yaga dans Hellboy, version 2019) qui donne vie au personnage. "On a commencé avec une tête en latex souple puis on a construit les pièces détachées des parties du corps en silicone : bras, jambes, mains, poitrine et torse. Quand tous les membres ont été assemblés, et qu’il s’est redressé, l’Homme démantibulé devient cette terrifiante créature de plus de 2 mètres de haut et je pense que ça va être un moment vraiment à part du film" , détaille Hill.

    Pour l’artiste-sculpteur, travailler à nouveau avec Del Toro a une fois de plus été une expérience merveilleuse. "C’est extraordinaire de travailler avec Guillermo, car il vous laisse les mains libres en matière de créativité. Il fait appel à des artistes particuliers, car il discerne en eux le potentiel de donner vie à une créature précise. Par la même occasion, on ne peut pas le leurrer. C’est votre meilleur ami mais on ne peut pas lui mentir, car il sait aussi bien que vous comment les choses fonctionnent et ce qu’il faut faire pour les rendre réelles". Del Toro a collaboré avec Spectral Motion à un niveau de précision avancé pour rendre les monstres aussi singuliers et fidèles aux illustrations à l’encre, ne recourant aux effets numériques qu’aux étapes ultimes. "On a fait en sorte que toutes les créatures soient très pâles, dans des nuances de blanc, coquille d’huître et jaune parchemin, et elles ont donc toutes l’air délavé" , explique le producteur. "Parfois, on a utilisé un effet numérique pour accentuer l'effet visqueux et moins ferme. C’était important d’essayer de restituer cette impression suscitée par les illustrations, car c’est grâce à ces monstres que les livres ont dépassé le cercle des récits autour des feux de camp".

    Pendant la prépa, André Øvredal a réuni une équipe technique spécialisée pour intensifier le moindre effet de terreur et le moindre sursaut chez le spectateur. On peut citer le directeur de la photographie Roman Osin, qui a éclairé The Jane Doe Identity d'Øvredal, le chef-décorateur Dave Brisbin (Le jour où la terre s’arrêta), la chef costumière deux fois nommée aux Oscars Ruth Myers (Emma l’Entremetteuse, La famlle Adams, L.A Confidential), le chef monteur Patrick Larsgaard (qui a déjà travaillé avec le réalisateur sur The Jane Doe Identity et The Troll hunter), et les compositeurs Marco Beltrami (deux fois nommé aux Oscars pour Démineurs et 3h10 pour Yuma, et nommé aux Golden Globe pour Sans un bruit) et Anna Drubich (Anna Karenine).

    Øvredal a particulièrement apprécié de retrouver Osin. "On a quasiment les mêmes goûts. On aime tous les deux les plans larges et les angles serrés. Pour ce film, on fait beaucoup référence aux palettes des années 1960 et on a un peu étudié le travail de William Eggleston pour s’en inspirer" , raconte le réalisateur, faisant référence au légendaire photographe connu pour son usage des couleurs et ses clichés impressionnants de la vie de tous les jours, de chambres de motel, de routes et de devantures de magasins du XXe siècle. "On a voulu que tout soit authentique et fidèle à l’époque et que le résultat soit naturel, mais ni faux, ni nostalgique". Mill Valley a été conçu pour ressembler à une petite ville américaine typique, à l’ambiance tranquille, mais avec des tensions sous-jacentes. C'est aussi un lieu qui, comme toute bourgade américaine, indépendamment de sa taille et de son style, recèle son lot de légendes locales étranges. Dans certaines villes, les origines de ces légendes proviennent parfois d’un vieil hôpital ou hôtel ; dans d’autres, il s’agit d’une ferme ou d’une forêt. Mais à Mill Valley, ce passé trouble naît dans la demeure délabrée des Bellows.

    L’une des premières victoires des producteurs a été de dénicher la demeure parfaite dans une ancienne ville pétrolière de l’époque victorienne dans l'Ontario. "C’est notre régisseur d'extérieurs qui a découvert cette étonnante maison dans une petite ville appelée Petrolia, aux abords de Toronto. Ça nous a sciés" , se souvient Øvredal. "Quand on y est entrés, l’intérieur était aussi fantastique que l’extérieur. C’est comme si cette maison avait été conçue pour servir de maison hantée dans un film !" En réalité, cette maison avait été construite en 1890 par une famille de riches industriels pour servir de foyer d’accueil. Ils avaient fait en sorte que la structure reflète le style roman richardsonien, une interprétation imposante et grandiose de l’architecture gothique imaginée par Henry Hobson Richardson. Tourelles, toitures coniques, gros murs épais et allures de forteresse constituent depuis longtemps la maison hantée typique. Mais dans cette demeure précise, décrépite et abandonnée depuis longtemps, l’atmosphère était particulièrement lourde.

    La maison a tellement intrigué le chef-décorateur Brisbin qu’il a choisi de reconstituer les intérieurs en plateau afin de faciliter les amples mouvements de caméra chers à Øvredal. "La maison de Petrolia dégageait déjà ce côté propriété de riche baron industriel malveillant, ce qui était parfait. Mais on est allés plus loin. On a voulu insuffler un certain mystère et un côté surnaturel à une maison bel et bien réelle" , developpe Brisbin. "On s’est donc servi de la maison comme point de départ pour concevoir nos propres décors intérieurs" , poursuit-il. "On a ajouté un long vestibule entre l’entrée et l’escalier [celui-ci est un hommage à Gammell] pour les scènes majeures, ainsi qu’une bibliothèque et une salle à manger. La maison possédait son propre sous-sol sinistre mais on a ensuite conçu les catacombes, ce qui vous glace les sangs quand on découvre où Sarah est enfermée par sa famille".

    Outre la maison de Petrolia, Brisbin s'est inspiré de la célèbre maison de Cupples à St. Louis, une demeure aux allures de château dans le style roman richardsonien, bien conservée et commanditée par l’industriel Samuel Cupples à la fin du XIXème siècle. L’intérieur aux touches gothiques, jusqu’au papier peint, a rendu l’atmosphère plus effrayante encore. "Le papier peint était extrêmement important dans les maisons de la fin du XIXe siècle" , souligne le chef-décorateur. "On a trouvé un merveilleux papier de 1888 dessiné par Charles F. A. Voysey qui arbore le motif de petits diables. C’était parfait pour la maison des Bellows !"

    Les intérieurs ont aussi fait l’objet de plusieurs versions. "Il a fallu vieillir toute la maison de 70 ans" , indique Brisbin. "Ce que les adolescents découvrent d’abord est un endroit vandalisé, poussiéreux et terne. Mais même au début du film, Chuck ouvre une armoire et aperçoit l’espace d’un instant l’univers intact de 1898 dans lequel vivaient les Bellows". Au milieu des décors, Brisbin a camouflé plusieurs références comme autant d’indices pour les fans des livres. Pour les acteurs, les décors se sont avérés parfaits pour les mettre en condition, les nerfs à fleur de peau. "Avoir un environnement idéal a été capital" , déclare Michael Garza. "La maison devait être le catalyseur de cette folie qui frappe nos personnages. L’équipe technique a vraiment réussi à concevoir un environnement terrifiant qui donne la chair de poule, mais aussi magnifique sur un plan esthétique".

    Synopsis :
    Dans un manoir abandonné, un groupe de jeunes trouve un livre qui raconte des histoires terrifiantes. Mais cette trouvaille n’est pas sans conséquence : la lecture du livre permet à ses effroyables créatures de prendre vie… La petite ville va alors faire face à une vague de morts particulièrement atroces, et chacun devra affronter ses pires peurs pour sauver les habitants et arrêter ce carnage.

    Scary Stories (Scary Stories to Tell in the Dark)
    Un film d’André Øvredal
    Produit par Guillermo del Toro, Sean Daniel, Jason F. Brown, J. Miles Dale, Elizabeth Grave
    Sur un scenario de Dan Hageman, Kevin Hageman
    Sur une histoire de Guillermo del Toro, Patrick Melton, Marcus Dunstan
    Basé sur Scary Stories to Tell in the Dark d’Alvin Schwartz
    Avec Zoe Colletti, Michael Garza, Austin Abrams, Gabriel Rush, Austin Zajur, Natalie Ganzhorn, Dean Norris
    Directeur de la photographie : Roman Osin
    Production : CBS Films, Entertainment One, 1212 Entertainment, Double Dare You Productions, Sean Daniel Company
    Distribué par Lionsgate (Etats-Unis), Metropolitan FilmExport (France)
    Date de sortie : 9 août 2019 (Etats-Unis), 21 août 2019 (France)
    Durée : 111 minutes

    Photos : Copyright Metropolitan FilmExport