Logo

Events

Conference-de-Presse - Smashed

  • Par Mulder, Deauville, le 6 septembre 2012

    James Ponsoldt Q : Est-ce une expérience que vous avez vécu vous-même ? Ces groupes sont assez présents aux Etats-Unis, mais que l’on connaît peu ici. Comment les acteurs ont réussi à retranscrire de façon aussi juste ?

    James Ponsoldt : En fait, dans l’environnement familial et amical dans lequel j’ai grandi, j’ai connu beaucoup de gens qui étaient alcooliques. J’y ai été confronté toute ma vie comme beaucoup de gens. Je ne suis pas un cas particulier. Je me rappelle que cela doit être le cinquième ou sixième mariage auquel je me rends d’amis que j’ai depuis l’école et la plupart ont de vrais problèmes avec l’alcool. Quand on est au lycée, à l’école, on boit un petit peu trop, c’est marrant et amusant. Mais quand on arrive à 30, 35 ans, c’est moins amusant et cela devient quelque chose de plus problématique, voire tragique, car on est alors père et pour un enfant, être celui d’un alcoolique n’est jamais drôle et bien au contraire, qui devient complètement tragique. Susan Burke, ma scénariste, lorsqu’elle avait une vingtaine d’années en est arrivé au point d’aller aux alcooliques anonymes. C’est vraiment une expérience qui est une expérience partagée par beaucoup de gens et qui nous est très proche également. Bien souvent, lorsqu’on voit des alcooliques qui essayent de s’en sortir et qui vont aux AA au cinéma, les histoires sont tristes, il n’y a pas d’empathie avec les personnages. Ces personnages sont tristes. Moi, je voulais vraiment faire voir un personnage qui ait un vrai problème et qui essaye de s’en sortir et quelqu’un qui puisse nous rappeler d’une certaine manière une proche, une sœur ou une cousine ou encore une bonne amie, afin qu’un lien puisse se créer entre le spectateur et le personnage en question. Je tenais à rendre sympathique ce personnage et que l’on ait vraiment envie de l’aider. Je confirme que mes acteurs n’ont pas bu pour leur rôle. Ils ont été fantastiques. Dans la phase de préparation du film, on a été très souvent dans des réunions d’AA et beaucoup de personnes étaient présentes sur le tournage. Ils étaient nos conseillers et donnaient leur avis sur le travail des comédiens. On a beaucoup travaillé avec les comédiens. Au cinéma, quand on voit des alcooliques en général, il n’y a pas de juste milieu, soit ce sont de très bons alcooliques, soit de très mauvais, il n’y a pas de juste milieu. On a pas souvent en tant qu’acteur l’envie d’être représenté à l’écran comme l’alcoolique super sombre, qui ne s’en sortira jamais. Non, on essaye de tirer les choses vers l’avant. C’était la manière dont je voulais faire voir ce personnage, qui était un peu ambigu, car c’est vrai que lorsque ce personnage féminin principal boit, on ne l’a trouve pas sympathique, surtout qu’elle peut être très méchante, qu’elle peut être désagréable avec les personnes qui l’entourent, mais en même temps il y a cette amitié, cette facilité que l’on a et qui fait que l’on s’attache à elle. On a vraiment envie qu’elle s’en sorte. Assez souvent au cinéma, quand une femme alcoolique est représentée, c’est souvent une alcoolique triste, elle le vit mal, mais moi, je voulais essayer de trouver une nouvelle manière de faire voir les choses.

    Q : Tout d’abord félicitations, vous êtes un directeur d’acteurs formidable. Votre actrice était jusque là cantonnée à des films de grands studios comme The Thing et Die Hard 4. J’aimerais savoir comment vous avez réussi à la convaincre ? A ma connaissance, elle n’a pas fait jusqu’à présent beaucoup de films indépendants. Elle est aussi très juste dans ce rôle. Comment s’est-elle préparée pour le rôle ?

    Ponsoldt : En fait, je suis moi-même un fan depuis de nombreuses années de cette comédienne Mary Elizabeth Winstead. Je l’ai vue dans beaucoup de films, notamment Scott Pilgrim qui est très stylisé. J’avais noté depuis longtemps la présence de cette comédienne à l’écran. On ne parle même pas du jeu ou des expressions, mais de la présence. Elle a une vraie présence. Elle a une vraie présence presque immobile. La plupart des comédiens dont je suis moi-même fan, dont Jean Gabin ou Henry Fonda, ce sont des acteurs qui eux également avaient physiquement une vraie présence à l’écran. Cela m’a beaucoup impressionné. De plus, ces acteurs avaient des yeux incroyables, de très beaux yeux dans lesquels passe une multitude d’émotions et c’est cela aussi que je recherchais. C’est ce regard que j’appréciais aussi dans cette comédienne. J’ai eu beaucoup de chance un jour d’être présenté à cette comédienne. Nous avons déjeuné ensemble et on a parlé un petit peu, discuté du projet du film. Au départ, elle était très nerveuse, j’avais vraiment envie de l’emmener avec ce rôle à un endroit très instable, dangereux pour une comédienne. Un endroit dans lequel elle ne savait pas trop où elle allait. C’était vraiment pour elle un terrain inconnu. J’ai voulu la pousser pour aller là-bas le plus possible. Comme c’est une comédienne très courageuse également, elle était très intéressée par le rôle. C’était donc formidable. Je l’ai vue dans des films d’horreur aussi, je sais donc qu’elle peut courir, crier. Ce sont des émotions qui ne sont pas très compliquées à faire ressortir comme cela, au milieu d’une forêt, la nuit, avec des monstres. Je voulais vraiment essayer de lui faire recréer ces émotions très fortes en elle, mais cette fois-ci de les faire partir d’un point beaucoup plus personnel. Cette fois-ci, on n’est plus dans une forêt, mais dans une chambre. C’est quelque chose de beaucoup plus difficile pour elle en tant qu’actrice. Il s’agissait d’un vrai challenge pour elle en tant que travail sur la psychologie du personnage. Avec elle, on a essayé de trouver où était l’origine de cette addiction à l’alcool. En travaillant de cette manière-là, on a créé un passé en disant qu’elle a dû commencer à boire de l’alcool vers dix ou onze ans, quelque chose comme cela, pour dire où elle en est arrivée aujourd’hui. Lorsqu’elle boit beaucoup, et c’est ce que l’on retrouve chez beaucoup d’alcooliques, elle revient psychologiquement à elle-même lorsqu’elle avait onze, douze, treize ans. Cela donne lieu à un personnage qui est une espèce de clown triste. C’est un personnage qui est très intéressant à interpréter et à réaliser en tant que réalisateur. Ce personnage qui est adulte redevient comme si c’était un enfant sans défense. C’est ce type de personnages que j’ai pu voir comme dans La Strada de Fellini et Une femme sous influence de Cassavetes. Même dans certains films de Buster Keaton ou de Charlie Chaplin, c’est quelque chose qui m’intéresse, d’être tiraillé entre les rires et les larmes. Cela fait qu’on arrive à des situations très intéressantes dans des longs-métrages, où l’on rit et où on est gêné de rire. On ne sait pas trop si on devrait rire ou non.

    Q : Parmi toutes les qualités de votre film qui est essentiel, il y a une chose qui m’a vraiment interpellé, c’est ce parcours personnel, c’est grâce au groupe des AA qu’elle s’en sort, mais surtout grâce à son envie. Tout ce que l’on réussit dans la vie est lié à nos envies. En même temps, quand on voit la fin, on se dit que cela pourrait finir très bien, mais finalement non, car cela reste en suspens. Le fait que l’on soit aidé et que l’on veuille faire quelque chose, nous amène à nous dépasser. Il s’agit donc d’une prise de conscience importante. J’aimerais aussi que vous nous parliez de cette honnêteté, car c’est vrai que quand on est honnête dans la vie, on passe à côté de beaucoup de choses. Elle accepte ici de perdre son travail et prendre un travail moins valorisant, moins bien payé, elle est alors honnête avec elle-même et je pense que c’est l’essence de votre film.

    Ponsoldt : Ce que vous dites est vrai, dans la plupart de mes films préférés, il y a une fin avec des signes d’espoir, comme quoi il va se passer quelque chose de bien. En même temps, j’aime beaucoup les films où il n’y a pas vraiment de fin, où les choses restent en suspens. Je suis pragmatique moi-même, j’aime bien les films avec une fin un peu cynique. Moi, ce qui m’intéresse dans ce personnage de ce film que j’ai réalisé est de ne pas faire voir une personne qui change, mais ce qui m’intéresse est de voir son désir de changer, la volonté qu’elle a de changer. Après, si elle va réussir ou pas, on verra bien, mais en tout état de cause, c’est son désir qui m’intéresse. J’aime beaucoup voir des films qui mettent en scène des personnages qui sont cassés, brisés par des événements et qui essayent de changer leur vie. Vont-ils la changer ou pas, on verra bien, mais en tout cas, ils essayent et c’est cet espoir du changement qui est vraiment au centre de ce qui m’intéresse dans la personnalité des personnages. Ce sont toutes ces tentatives qui sont pour moi autant de facettes de leur humanité. Bien sûr, elle recoit de l’aide du groupe des AA, mais moi et ma co-scénariste Susan Burke, on a des sentiments qui sont assez compliqués et assez partagés sur ces groupes de AA, parce qu’exactement de la même manière que j’ai rencontré beaucoup d’alcooliques qui ont vraiment été aidés de la meilleure manière que cela soit en faisant partie de ces groupes, de la même manière, j’ai recontré quasiment le même nombre de personnes, d’alcooliques donc, qui s’en sont sortis en sortant du groupe. En restant dans le groupe, ils sont rentrés dans une dynamique un peu perverse, c'est-à-dire lorsqu’on fait partie d’un groupe, et qu’on dit avoir besoin de ce groupe, au final, cela peut arriver à un système de dépendance et qui devient négatif. Il y a beaucoup de groupes aux Etats-Unis, des groupes politiques, des sectes qui fonctionnent de la même manière. Le groupe à un moment donné peut nous aider à sortir d’une situation compliquée, dépendante et à un moment donné, il faut aussi savoir sortir du groupe, sinon on peut s’attirer de nouveaux problèmes et perdre ce sentiment d’individualité. Encore une fois c’est vrai, tous les groupes avec lesquels on a travaillé ont été d’une aide énorme pour nous et ils sont d’une aide pour beaucoup d’alcooliques. Il faut aussi apprendre à se respecter soi-même en tant qu’individu et à ne pas perdre cette vue quand on intègre un groupe comme celui-là.

    Q : Pourquoi avoir choisi une apparence BCBG pour le personnage principal plutôt que d’user du stéréotype actuel de la femme perdue ou alors de jouer les dégats que peuvent faire l’alcool sur l’apparence physique ?

    Ponsoldt : La plupart du temps, effectivement, lorsque je vois des films où des personnages représentent des alcooliques ou qui ont un problème avec l’alcool ou avec les drogues en terme de dépendance, bien souvent, ils sont représentés comme vous l’avez dit, d’une manière qui fait que presque instantanément, le simple fait de la manière qu’ils sont représentés, il y a déjà une espèce de jugement moral qui est déjà porté dès le départ. C’est donc déjà un peu biaisé, c'est-à-dire qu’on porte un jugement. On dit voilà, ils font pitié. En tant que raconteur d’histoire, ce n’est pas du tout cela que je veux faire. Je veux vraiment être le meilleur avocat possible. Je ne veux pas les enfermer dans un carcan dès le départ et essayer d’être le plus neutre possible. Je veux être le plus proche possible du spectateur potentiel. Bien souvent en tant que réalisateur, de raconteur d’histoires, j’essaye de trouver une manière pour que l’on puisse s’attacher aux personnages et avoir qu’il ou qu’elle s’en sorte. Bien souvent les personnages que l’on voit au cinéma sont très objectifiés en quelque sorte. On éprouve de l’amitié pour eux. En général, ce sont des personnages assez âgés qui pourraient être vos parents, ou qui font des métiers ou qui ont une addiction qui est tellement forte et on se dit que l’on ne pourra jamais être comme cela. On se dit que l’on ne pourra jamais avoir ce genre de dépendance. Moi, je voulais faire voir un personnage auquel on puisse s 'identifier soi-même ou alors se dire que cela pourrait être un de ses copains, sa sœur. Vraiment éviter de se dire que l’on ne connaît personne comme cela, même dans la famille et les amis. Je ne voulais pas que cela soit pénible. J’ai vu beaucoup de films comme cela et ils m’ennuient ou je n’arrive pas à m’y identifier. Je voulais montrer une histoire dans laquelle on puisse s’identifier et dans laquelle on puisse être surpris. Je voulais montrer une histoire à laquelle on ne puisse pas s’attendre. Je voulais que les spectateurs puissent s’attacher à cette histoire. C’est de cette manière que j’ai traité le scénario.

    Q : Est-ce qu’à la fin, elle ne retrouve pas sa vraie vie dans le sens dans lequel, quand on est dans l’alcool, soit c’est pour être toujours dans la fête ou une autre sorte de vie, soit pour échapper à un problème. On a l’impression à la fin quand elle sort de l’alcool, elle retrouve la réalité de la vie.

    Ponsoldt : C’est quelque chose d’assez difficile pour un alcoolique d’arrêter de boire, de se séparer de cette dépendance d’alcool et de devenir clean, propre de ce genre de substance. On réalise alors tout à coup à quel point la vie est dure et ennuyeuse et c’est quelque chose qui est toujours très difficile lorsqu’on est alcoolique et que tout à coup, on ne l’est plus. Quelque part, c’est facile de prendre un peu de drogue ou d’alcool et d’être dans un monde merveilleux. C’est vraiment un moyen facile et rapide de s’échapper d’une multitude de problèmes. La manière dont j’ai représenté ce chemin qu’entreprend le personnage principal n’est pas un chemin qui va être tout de suite facile. Non, cela va être long et difficile de tout à coup se rendre compte que c’est dur. Mais cette histoire, ce n’est pas vraiment une histoire sur l’alcool. Ce n’est pas le sujet principal. Le sujet principal est une histoire d’amour. C’est une histoire sur le relationnel, une histoire de fidélité et de soutien que l’on peut apporter à un très proche lorsque cette personne décide de changer quelque chose, de vie etc. Il faut savoir que pour beaucoup de personnes, c’est quelque chose de difficile. Lorsque j’ai préparé ce film, j’ai rencontré beaucoup d’alcooliques, d’anciens alcooliques qui étaient sobres depuis trois mois, mais également depuis quarante-cinq ans et qui continuent de se décrire comme étant alcooliques ou ex-alcooliques. Il s’agit de quelque chose qui reste profondément ancré en vous. Dans mon film, les personnages que l’on voit, il était évident que la route allait être longue et compliquée et difficile et qu’ils vont devoir se battre assez longtemps, mais ils ont compris que la vraie vie est difficile et dure, elle vaut toujours mieux que n’importe quelle chimère que l’on peut se créer.