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Tout ce que le ciel permet

  • Tout ce que le ciel permet
    Cary Scott est veuve depuis un certain temps, mais ne pense pas se remarier de sitôt. Elle refuse poliment les avances de ses prétendants, tous issus des cercles aisés de la petite ville où elle habite avec ses deux enfants, qui ne reviennent plus à la maison que pour le week-end. Cary cède pourtant à l’invitation de Ron Kirby, le jeune homme qui taille les arbres dans son jardin, de venir visiter sa pépinière à la campagne. Une affaire amoureuse s’ensuit de ce premier rendez-vous, qui fait jaser les commères du country club et qui mettra Cary devant le choix épineux entre l’homme qu’elle aime et le maintien de sa réputation.

Critique de Tootpadu

  • De nos jours, le mélodrame est un genre désuet, un objet de raillerie et de mépris culturel qui ne pullule plus sur l’offre de divertissement médiatique que sous forme de feuilletons interminables et interchangeables avec lesquels la version contemporaine de la femme ménagère entretient au mieux un rapport détaché. Dans les années 1950, il était cependant une forme d’expression larvée des frustrations sociales et sentimentales, qui allait devenir caduque une décennie plus tard, grâce à l’élan de libération des mœurs autour de mai ’68. A travers une petite dizaine de films, le réalisateur Douglas Sirk était devenu le roi du mélodrame, tout comme Alfred Hitchock régnait au même moment en maître suprême sur le thriller. Son style n’a jamais été plus pur et son analyse de la société américaine n’a jamais été plus clairvoyante que dans ce chef-d’œuvre du cinéma, un sommet de l’artifice filmique qui se garde néanmoins de trop verser dans le kitsch.

    Le réalisateur Todd Haynes avait entrepris une adaptation à peine voilée de Tout ce que le ciel permet, il y a dix ans, avec Loin du paradis. Outre le fait que le statut de citation obligeait ce film-là à tout expliciter avec exagération, le décalage temporel avec l’action rendait cette dernière aussi figée et peu pertinente qu’une œuvre d’art sans lien avec la réalité du présent. La transposition était plus heureuse entre les mains de Rainer Werner Fassbinder, qui n’avait dû attendre qu’une vingtaine d’années avant de pouvoir rendre hommage à son réalisateur préféré dans sa version allemande et prolétaire de l’histoire, Tous les autres s’appellent Ali. Or, il nous paraît essentiel de placer cette deuxième collaboration du trio Jane Wyman / Rock Hudson / Douglas Sirk, après le conte infiniment plus sucré du Secret magnifique, dans le contexte d’une époque où le conformisme et le matérialisme étaient considérés comme des valeurs qu’il était vital de respecter, voire d’adorer.

    En dehors de son aspect formel pratiquement sans faille, où chaque plan ouvre la voie à une multitude d’interprétations et de lectures – jusqu’à la plus graveleuse avec cette jambe de Ron Kirby qui se lève sous la couverture comme une immense érection, en guise de retour à la vie et d’affirmation de sa sexualité qui fait le lien entre sa future épouse et la nature, symbolisée par la biche à la fin du film – , c’est surtout le thème de la douce résistance aux conventions qui nous a subjugués. Les deux styles de vie des amants ne s’accordent en effet que jusqu’à ce qu’ils cherchent à officialiser leur union. Si le film avait été tourné huit ans plus tard, lorsqu’il voyait enfin la lumière des écrans parisiens, on aurait pu envisager éventuellement une relation plus ouverte. Mais dans l’Amérique puritaine des années 1950, même les aventures romantiques les plus improbables devaient répondre tôt ou tard au lien sacré du mariage.

    Ce qui nous amène à la vérité plutôt cruelle que ce film d’une beauté renversante, et pourtant jamais ostentatoire, nous administre petit à petit. Cary Scott a beau penser qu’elle préserve un peu de liberté en ne fréquentant les cercles figés des mondanités provinciales que par intermittence, sans en faire partie intégrante, elle subit après tout le couperet vicieux des ragots et des pressions que le regard des autres implique. Aujourd’hui, ce ne sont plus le country club et la communauté du village qui exercent ce pouvoir maléfique. Juste parce que l’échelle est désormais planétaire par le biais des réseaux sociaux, les contraintes de se faire entendre pour exister et de paraître branché et dans l’air du temps – ce qui par l’ironie du sort est l’inverse de la respectabilité d’autrefois, à moins qu’il ne s’agisse des deux faces de la même médaille de l’uniformité sociale – , n’ont toutefois rien perdu de leur poids écrasant. La proposition d’une vie différente, en accord avec la nature et avec soi-même, de la part de Ron Kirby aurait tout pour séduire. Sauf qu’elle se montre de plus en plus impraticable, au fur et à mesure que cet homme idéalisé à l’excès doit se frotter à ceux et celles qui ne partagent pas sa philosophie de vie assez radicale.

    Ce qui nous ramène magistralement à l’éternel casse-tête entre la perfection de la théorie et les lacunes obligatoires de la pratique, le décalage inextricable entre le rêve et la réalité. Ou en d’autres termes : ce film est le plus beau des témoignages sur l’impossibilité de vivre complètement à l’écart, sans avoir besoin de rien, ni de personne, de cultiver son paradis dans un vide social, alors que les autres l’observent avec convoitise ou dédain.

     

    Vu le 8 juillet 2013, à la Cinémathèque Française, Salle Henri Langlois, en VO

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